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Vladimir Poutine, l'Europe, le monde

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Vladimir Poutine, l'Europe, le monde

Le livre de Michel Eltchaninoff

Dans la tête de Vladimir Poutine

Des idées qui peuvent nous interpeller


 Pour nous dire ce qui se passe « dans la tête de Vladimir Poutine »[1], Michel Eltchaninoff, rédacteur en chef adjoint de Philosophie Magazine, recourt à ces philosophes qui influencent le président russe et son entourage direct. C’est une approche intéressante pour mieux comprendre les changements de Poutine depuis 1999.

D’abord ouvert à l’Occident et à ses valeurs, Vladimir Poutine s’est référé à Kant et à la philosophie des Lumières en reprenant du philosophe de Kaliningrad/Königsberg la fameuse devise : Ose penser par toi-même ! De formation juridique, Poutine consulte aussi l’écrit kantien sur la paix perpétuelle et voit dans ce que Kant y propose une voie capable de construire la paix avec l’Europe. Pas question donc de se séparer de l’Occident qui à la différence de l’URSS avait fait de grands progrès que Poutine avait pu constater alors qu’il était encore au service du KGB. Un objectif de Poutine depuis qu’il assume des fonctions politiques : ne pas perdre des énergies dans des examens de conscience collectif suite à la chute de l’URSS, mais bien plutôt rattraper le retard dû aux fausses conceptions communistes de l’économie. La Russie n’a aucune vocation à s’isoler du reste de ce que Poutine aime appeler alors encore le « monde civilisé ».

Cette référence positive à l’Occident et à la philosophie des Lumières disparaît peu à peu, tout comme disparaît de son bureau le portrait de Pierre le Grand, ce tsar qui avait ouvert la Russie à l’Europe. Désormais ce sont d’autres courants philosophiques qui influencent le président pour réaliser ses idées politiques qui s’inscrivent dans ce qu’il est convenu d’appeler le tournant conservateur de Poutine et de la Russie.

Un philosophe auquel Poutine se réfère alors beaucoup pour justifier son engagement c’est Yvan Ilyine qu’il a appris à connaître grâce au grand cinéaste Nikita Mikhalkov. Avec beaucoup d’autres intellectuels comme Serge Boulgakov, Simon Frank, Nicolas Berdiaev, Roman Jacobson, Ilyine a été expulsé en 1922 par Lénine sur les navires surnommés « bâteaux des philosophes ». Dans son écrit « Sur la résistance au mal par la force », ce philosophe hégélien chrétien montre contre Léon Tolstoï que « l’on ne viole pas l’éthique chrétienne lorsque l’on s’oppose au mal, au besoin par la force ». Car « les meilleurs sont morts sous les coups des pires, et ceci se poursuit tant que les meilleurs ne se décident pas à opposer aux pires une résistance planifiée et organisée. »

Poutine apprend la leçon et justifie son opposition aux Tchétchènes, à certains oligarques, à l’Otan, à l’opposition démocratique… Pourtant un autre penseur apprécié et cité par Poutine, Nicolas Berdiaev, avait bien signalé que les positions d’Ilyine sont contaminées par le poison du bolchévisme.

Dans ses discours de 2013 et 2014, Poutine devient clair quant à son tournant conservateur. Pour construire le 21e siècle il faut d’abord repousser trois options : l’idéologie soviétique que l’on ne peut faire revenir ; un conservatisme fondamental idéalisant la Russie d’avant 1917 ; l’ultralibéralisme occidental. Ce dernier est présent dans de nombreux pays euro-atlantiques qui oublient « leurs racines, notamment chrétiennes, fondement de la civilisation occidentale ». Selon Poutine ces pays refusent « les principes éthiques et l’identité traditionnelle : nationale, culturelle, religieuse ou même sexuelle. On mène une politique mettant au même niveau une famille avec de nombreux enfants et un partenariat du même sexe, la foi en Dieu et la foi en Satan. » Ce sont là selon Poutine des excès du politiquement correct de nombreux pays européens où « les normes de la morale et des mœurs sont réexaminées et les traditions nationales sont effacées, ainsi que les distinctions entre les nations et les cultures. La société ne réclame plus uniquement la reconnaissance directe du droit de chacun à la liberté de conscience, des opinions politiques et de la vie privée, mais la reconnaissance obligatoire de l’équivalence, quelque étrange que cela puisse paraître, du bien et du mal, qui sont opposés dans leur essence. »

Toutes ces citations proviennent de discours de Poutine qui admet : « Bien sûr, c’est une position conservatrice. » Cette position conservatrice se voit formulée sur un site internet fondé par de jeunes intellectuels comme Boris Mejouev, né en 1970, professeur de philosophie à l’université de l’Etat de Moscou. Spécialiste de Vladimir Soloviev, il se réfère volontiers aux grands penseurs russes du XIXe siècle : Constantin Leontiev, Nicolas Danilevski, Konstantin Pobedonostsev. Vladimir Poutine reprend les idées de ces philosophes et pour mieux les faire connaître, il offre même leurs ouvrages comme cadeau de Nouvel An en janvier 2014 aux hauts fonctionnaires, aux gouverneurs et aux cadres.

Citant Leontiev, Poutine parle de la Russie qui s’est toujours développée comme une « complexité florissante », comme « un Etat-civilisation reposant sur le peuple russe, la langue russe, la culture russe, l’Eglise orthodoxe russe et les autres religions traditionnelles de la Russie ». Les peuples et les confessions sont très diverses, mais la Russie est florissante, car ces différences s’harmonisent dans une culture unique, incarnée et dirigée par l’Etat. La diversité devient unité de culture et de destin par l’idée d’une mobilisation par et pour l’Etat.

Contrairement à ce qu’il semblait soutenir pendant son premier mandat de président, Poutine reconnaît bien maintenant une originalité russe et il déplore que d’autres puissances veulent mater celle-ci. Il fait savoir que les Etats-Unis soumettent de nombreux pays, et que d’autres sont marginalisés au nom des droits de l’homme ou par des méthodes économiques ou militaires. Et « pour parler vraiment franchement, il n’y a pas tant de pays aujourd’hui dans le monde qui ont le plaisir et le bonheur de proclamer qu’ils sont souverains. On peut les compter sur les doigts de la main. C’est la Chine, l’Inde, la Russie et encore quelques pays… »

Outre les fondements chrétiens, le patriotisme, l’attachement à la tradition, la tolérance envers les autres peuples dans un espace multiethnique, la Russie aurait sa propre version de la démocratie qui permet à Poutine de revendiquer le droit de réinterpréter à sa manière les notions de droit de l’homme ou de liberté d’expression : « La démocratie russe est le pouvoir du peuple russe, justement avec ses traditions propres d’autogestion populaire, et non la réalisation de standards qui nous seraient imposés de l’extérieur. »

Poutine connaît bien la philosophie politique de Lev Goumilev qui est violemment antioccidental. Pour lui l’avenir de la Russie se trouve dans la constitution d’une puissance « eurasienne » et dans le choix de bons alliés : « Les Turcs et les Mongols peuvent être des amis sincères, mais les Anglais, les Français et les Allemands ne sont, j’en suis persuadé, que des exploiteurs machiavéliques. » Ces positions de Goumilev, de même que celle de Danilevski, se basent sur des données qu’ils croient scientifiques. C’est ce scientisme qui impressionne Poutine, surtout qu’il accentue la supériorité non seulement sociale et morale, mais aussi génétique des Russes sur les autres peuples. Nikolaï Plotnikov, historien de la philosophie, interviewé par Michel Eltchaninoff, précise pourtant : « On ne peut assimiler ce type d’idéologie au national-socialisme, car nous ne sommes pas face à une idéologie de la destruction d’autrui. »

Poutine aime aussi citer le dissident Alexandre Soljenitsyne, partisan d’un pouvoir fort qui s’oppose à ce que la démocratie russe devienne un simple décalque du modèle occidentale. Dostoïevski et Berdiaev sont d’autres références, mais selon l’auteur de « Dans la tête de Vladimir Poutine », tant le grand écrivain du XIXe siècle que le grand philosophe religieux du XXe siècle sont de faux amis. « Dostoïevski est un trop immense romancier pour pouvoir être récupéré par un discours idéologique a fortiori par un nationalisme à prétention scientifique. » Et « Berdiaev, dans la Russie d’aujourd’hui, est devenu une référence majeure pour ceux qui contestent la politique de Vladimir Poutine ».

En annexant la Crimée, beaucoup se sont demandé ce que veut Poutine vraiment. Après avoir analysé les références philosophiques du président russe ainsi que ses décisions politiques récentes, la réponse de Michel Eltchaninoff est celle-ci : Poutine a un projet pour l’Europe et pour le monde. Il veut s’occuper des Russes qui vivent dans d’autres Etats même s’ils n’ont pas la citoyenneté russe pour les intéresser à la Voie russe, et il veut prendre « la tête du mouvement conservateur en Europe – conservateur au sens poutinien, c’est-à-dire opposé à l’homosexualité, à l’athéisme, au cosmopolitisme, à Internet et à toute expression de créativité, assimilée à un désordre. »

Philippe de Villers, homme politique français du Mouvement pour la France, antieuropéen, islamophobe et ultraconservateur, prétend : « Le président Vladimir Poutine est une figure, un homme beaucoup plus respecté, dans le cœur et l’âme de nombreux Européens, que la plupart des leaders et des dirigeants européens. »

Michel Eltchaninoff prétend que Poutine compterait sur l’arrivée au pouvoir des partis populistes ou d’extrême droite. Pour cela, il mobiliserait la population russe autour de l’idée d’une « Voie russe » et il se ferait le champion d’un paradigme antimoderniste et archéo-conservateur pour rendre à la Russie sa vocation idéologique internationale. Le conservatisme identitaire deviendrait ainsi un phare pour tous les peuples du monde. 

« Dans la tête de Vladimir Poutine » on trouve des éléments qui aident à comprendre ce qui se passe actuellement en Russie : les stratégies employées par le président pour faire accepter la nouvelle Voie russe et pour construire à côté de l’Europe un empire eurasiatique en référence à ce que les grandes philosophies russes des XIXe et XXe siècles avaient élaboré.

Le livre de Eltchaninoff peut se comprendre comme une mise en garde contre une politique antieuropéenne, c’est l’intention de son auteur. Mais il peut aussi susciter une interrogation sur la politique européenne et ses valeurs qui nous sont de plus en plus imposées sous prétexte qu’elles seraient neutres et universelles. 

P. Jean-Jacques Flammang scj



[1] Michel Eltchaninoff : Dans la tête de Vladimir Poutine. Essai. Solin/Actes Sud, 2015, 171 pages. ISBN 978-2330-039721

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