Home | Actualités | Le refus de Benoît XVI vu par Giorgio Agamben

Le refus de Benoît XVI vu par Giorgio Agamben

Taille de la police: Decrease font Enlarge font
Le refus de Benoît XVI vu par Giorgio Agamben

Le « grand refus » du pape Benoît XVI et le mystère du mal

Une interprétation originale de Giorgio Agamben

 

Dans « Le mystère du mal[1] », Giorgio Agamben, reconnu comme un des philosophes contemporains les plus novateurs, a donné de l’abdication du pape Benoît XVI une interprétation originale. Il la situe dans le contexte théologique et ecclésiologique actuel pour jeter un regard sur l’état actuel de l’Eglise catholique mais aussi sur nos sociétés modernes. Loin d’être un signe de lâcheté, le « grand refus » du pape Benoît XVI ferait preuve d’un courage qui revêt de nos jours un sens et une valeur exemplaires : au jugement du philosophe italien, la raison de l’abdication du pape Benoît XVI, tout comme celle du pape Célestin V, ne serait pas la conscience de sa faiblesse et de l’infirmité de sa personne, mais plutôt son mépris « pour les actes de prévarication et de simonie de la cour ». Qu’est-ce à dire ?

Nos sociétés modernes sont traversées par une crise profonde qui se caractérise par la mise en question non seulement de la légalité, mais aussi de la légitimité des institutions. Une illégalité se répand et se généralise non parce que les institutions agiraient à l’encontre des lois, mais parce qu’elles ont perdu toute conscience de leur légitimité. Cette crise ne peut être résolue sur le seul plan du droit par le pouvoir judiciaire, car légiférer sur tout ne fait que signaler la perte de toute légitimité substantielle. Vouloir faire coïncider légalité et légitimité afin d’assurer ainsi, à l’aide du droit positif, la légitimité d’un pouvoir ou d’une institution est certes une tentative de la modernité, mais cet effort se révèle incapable d’arrêter le processus de décadence dans lequel sont entrées nos institutions démocratiques.

Selon Giorgio Agamben, spécialiste en philosophie politique, les institutions d’une société ne restent vivantes que si les deux principes, la légitimité et la légalité, ou encore le droit naturel et le droit positif, ou encore le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, agissent en elles sans prétendre coïncider. Les deux principes sont les deux parties d’une même machine politique qui ne doivent jamais être rebattues l’une sur l’autre.

L’Eglise ne peut pas revendiquer un pouvoir spirituel auquel le pouvoir temporel des Etats serait subordonné, comme elle l’a fait au courant du Moyen-Âge. La légitimité ne peut se passer d’une légalité, Les Etats totalitaires du XXe siècle ont cru pouvoir se légitimer tout en se passant d’une légalité. Dans nos démocraties modernes, c’est l’inverse : la légitimité risque de se dissoudre dans la légalité si la souveraineté populaire finit par se réduire au seul moment électoral juridiquement réglé.

Pour interpréter l’abdication du pape Benoît XVI, Giorgio Agamben part du fait que l’Eglise est bien cette institution qui revendique le titre de légitimité le plus ancien et le plus lourd de signification. Le « grand refus » du pape n’est donc pas seulement une décision personnelle, mais il met en question l’Eglise jusqu’à ses racines. Et c’est là qu’apparaît l’énorme courage du pape Benoît XVI.

Etudiant le concept d’Eglise chez Tyconius, un théologien du IVe siècle, le jeune Joseph Ratzinger avait retenu à l’époque que le corps de l’Eglise, tout en étant un, aurait deux côtés, un coupable et un béni. L’Eglise comprendrait ainsi en soi aussi bien le péché que la grâce. Contrairement à saint Augustin, Tyconius conçoit l’Eglise à la fois comme Jérusalem et comme Babylone : il n’y a pas deux cités comme chez saint Augustin, mais une seule contenant à la fois et le bien et le mal. L’Eglise est bien l’Eglise du Christ et l’Eglise de l’Antéchrist : les deux continuent à croître et ce n’est qu’à la fin des temps où se fera la séparation des deux.

Dans sa deuxième lettre aux Thessaloniciens  (2 Th 2, 1-10), saint Paul signalent deux forces personnifiées qui font advenir la fin des temps : l’anomos, le « hors-la-loi », et le katechon, cette force qui retarde la venue du Christ et la fin du monde. Les théologiens identifient de façon unanime l’anomos à l’Antéchrist de saint Jean, alors que pour le katechon la tradition retient deux hypothèses : le katechon, c’est l’Empire romain, comme chez saint Jérôme par exemple, ou bien il est l’Eglise elle-même, comme chez Tyconius. Cette dernière interprétation revient d’ailleurs dans la légende du Grand Inquisiteur que raconte le roman de Dostoïevski où le Christ revenu en ce monde est renvoyé par le Grand Inquisiteur lui-même qui lui ordonne : « Va-t’en et ne reviens plus ! »

Plus proche de nous, nous retrouvons cette interprétation dans les écrits d’Ivan Illich, encore trop peu connu de l’Eglise. C’est aussi l’interprétation du pape Benoît XVI qui a bien insisté dans ses catéchèses du mercredi sur le « grand théologien » Tyconius et sa thèse que la séparation entre les méchants et les fidèles n’aura lieu qu’à la fin des temps.

Mais que faut-il entendre par « la fin des temps » ?

Ce qui intéresse n’est pas à proprement parler le dernier jour, mais bien le temps de la fin, la transformation intérieure du temps, et ce drame historique est déjà en cours. A chaque instant en effet se joue le sort de l’humanité : le salut ou la ruine des hommes. Le sens des choses dernières consiste donc bien à guider et à orienter l’action des avant-dernières choses. La grande séparation dont parle Tyconius, cité par le pape Benoît XVI, n’est pas un événement futur, survenant plus tard à la fin des temps ; elle doit orienter plutôt ici et maintenant la conduite de tout chrétien et, en premier lieu, du souverain pontife. Le katechon, le pouvoir qui freine l’avènement du Christ, ne peut différer l’action historique des chrétiens. Ceux-ci doivent agir, ici et maintenant. Et c’est que fait le pape Benoît XVI lorsqu’il accomplit son « grand refus ».

 Par son interprétation originale de l’abdication du pape Benoît XVI, Giorgio Agamben ouvre des voies pour repenser l’organisation de nos sociétés modernes ainsi que le mystère du mal face auquel tout un chacun est appelé à jouer son rôle « sans réserves et sans ambiguïtés ». Justement, à l’exemple du grand pape Benoît XVI.

P. Jean-Jacques Flammang SCJ

 


[1] Giorgio AGAMBEN : Le mystère du mal. Benoît XVI et la fin des temps, Paris, Bayard Editions, 2017, 94 pages. ISBN 978-2227-48931-8