Home | Actualités | Ce qu'a écrit en 1936 Albert Ducamp sur Clairefontaine et Mgr Philippe

Ce qu'a écrit en 1936 Albert Ducamp sur Clairefontaine et Mgr Philippe

Taille de la police: Decrease font Enlarge font
La tour de la chapelle construite en 1936 La tour de la chapelle construite en 1936

L’École de Notre-Dame de la Miséricorde de Clairefontaine (12-13 juin 1889)

 

En pleine atmosphère de légende dorée... – Non loin d’Arlon sur la frontière de Belgique et du Grand-Duché, débouche une vallée au nom qui attire dès l’abord l’attention : c’est la vallée [330] de Clairefontaine. Jadis, on l’appelait Beaulieu ; et de fait, c’est avec complaisance que le regard s’y repose sur les collines boisées, auprès desquelles sillonne un ruisseau cristallin, qui a son histoire : En ce temps-là, saint Bernard, de concert avec le Pape Eugène III, passait par Beaulieu au cours d’un voyage de Reims à Trêves ; et, si nous en croyons la légende vénérable, il y bénit une source qui, depuis lors, eut une vertu miraculeuse de guérison : limpide en était le débit, au point que, dénommée par le peuple « claire-fontaine », elle donna peu à peu son nom à la vallée.

Plusieurs siècles durant, ses ombrages furent sanctifiés par un monastère de Cisterciennes, élevé au XIIIe siècle en l’honneur de Marie, par la pieuse comtesse de Luxembourg, Ermesinde, à la suite d’une apparition de la Très Sainte Vierge. Désormais, de ce « beau lieu » monteront vers le ciel, sacrifices et prières, jusqu’au moment où la tourmente de 1794 ruinera le monastère et en dispersera les moniales. C’est à proximité de ces ruines qu’en 1882, nous voyons une nouvelle maison de prière renaître pour ainsi dire de ses cendres ; mais cette fois il sera réservé aux Filles de saint Dominique de reprendre la tradition de vie régulière, si malencontreusement interrompue : elles s’y essaieront, tout au moins en cette année. Et si, en 1886, elles quittent Clairefontaine, seules des raisons d’opportunité les y pousseront et ce ne sera que pour se fixer au-delà de la frontière, à Luxembourg-Limpertsberg.

Tel est le cadre suggestif, rehaussé d’une gracieuse tradition de piété, où il plut à la divine Providence d’établir notre École. C’est la première en date, des fondations que nous allions établir en Belgique ; elle s’ouvrit le 12-13 juin de l’année 1889, sous le haut patronage de NN. SS. les Évêques de Namur, de Luxembourg et de Monseigneur Cartuyvels, alors vice-recteur de l’Université de Louvain. Dès ses débuts elle fut honorée des encouragements de Son Eminence le Card. Préfet de la Propagande, de Son Excellence Mgr Nava di Bontife, Nonce Apostolique à Bruxelles, de Son Eminence le Cardinal Goossens, Archevêque de Malines et de Nosseigneurs les Évêques de Bruges, de Tournai, de Liège et de Gand. Notre humble école, nous aimons à le reconnaître, eut l’insigne avantage de recueillir la riche moisson de grâces et de bénédictions, accumulée par les prières et les sacrifices des [331] saintes âmes qui se sont succédées au Val de Clairefontaine, depuis la fondation de l’abbaye cistercienne en 1214 jusqu’à nos jours. À leur départ de Clairefontaine, pour le Limpertsberg, les Religieuses Dominicaines laissèrent, à la place d’honneur de la chapelle, leur magnifique statue en bois sculpté polychromé de Notre-Dame de la Miséricorde. Le sourire si doux de cette Madone produit dans l’âme une impression de suavité que, nulle part ailleurs, nous n’avons rencontrée... Pour répondre au désir de la vénérable fondatrice de l’ancien couvent dominicain, la Mère Clara Moes, morte en odeur de sainteté, le vocable de Notre-Dame de la Miséricorde fut donné à notre chapelle et à notre école.

Les réalisations – Fondée sous les auspices de la Très Sainte Vierge, l’école de Clairefontaine a singulièrement prospéré sous le signe de l’humilité et de la pauvreté. En dépit des vicissitudes auxquelles il fallait d’ailleurs s’attendre, la Maison est restée une pépinière de nombreuses vocations du meilleur aloi. La pauvreté, ah ! Parlons-en ! Pendant une trentaine d’années, l’école Notre-Dame de la Miséricorde, à laquelle fut adjoint un noviciat en 1889 et un scolasticat en 1892, dut se resserrer dans des locaux où il y avait beaucoup à faire pour sauvegarder les règles de l’hygiène ; pourtant ni les santés ni le bon esprit n’en souffrirent et on y était heureux. C’est l’évidence même ; une grâce spéciale repose sur cette Maison, ses destinées sont dirigées par une sagesse et une force supérieure ! À la suite des différentes transformations et améliorations des locaux, il fallait songer à mieux, pour nos élèves et nos religieux : en 1923, sous le rectorat du distingué P. Brovillé, la Providence nous permit de construire et de payer, en grande partie, un nouveau bâtiment aménagé tout spécialement pour nos élèves. Tout récemment encore, l’initiative du Révérend Père Recteur Peffer parvint à élever une grande chapelle avec clocher et à transformer, sur un plan nouveau, le bâtiment de la façade.

Tant que la Congrégation n’eut pas encore été partagée en Provinces, Clairefontaine resta une école internationale où Belges, Luxembourgeois, Français, Rhénans, Allemands du Sud et du Nord, Hollandais, Suisses réalisèrent l’entente la plus cordiale ; depuis l’établissement de la Province belgo-luxem-[332]bourgeoise, Clairefontaine dépend naturellement de cette Province. Quant aux résultats, les statistiques établissent qu’à la veille de la Grande Guerre, Clairefontaine avait fourni 82 prêtres, dont 71 faisaient alors partie de la Congrégation ; à ce nombre, il fallait ajouter 12 scolastiques et 8 novices. D’où il résulte que depuis sa fondation, en 1889, malgré les difficultés inhérentes à une œuvre naissante, je veux parler de l’exiguïté des locaux et de la pénurie des professeurs spécialisés qui parfois s’est fait sentir, le problème ardu qui consistait à former en vue du sacerdoce un nombre d’élèves oscillant entre 35 et 45, bon an mal an, a été résolu. En septembre 1935, l’École comptait 6 Prêtres-professeurs, 4 scolastiques, 6 frères, 3 novices coadjuteurs, 4 postulants, 9 Sœurs pour le ménage et élèves.

À vrai dire, les statistiques chiffrées ne reflètent qu’une partie des résultats, grâce à Dieu, obtenus. Ce qui importe avant tout, c’est la qualité. On sera édifié sur ce point, lorsque nous aurons dit que l’école Notre-Dame de la Miséricorde, dont le projet est sorti du cœur si apostolique du vénéré M. le Chanoine Hengesch, alors président du Grand Séminaire de Luxembourg, eut l’honneur de former une multitude de religieux-prêtres remarquables. À leur tête, saluons comme l’une des plus belles incarnations de l’esprit sacerdotal et religieux :

Son Excellence Monseigneur J. PHILIPPE

Premier successeur du Père Dehon, à la tête de l’Institut de 1926 à 1935, Évêque titulaire de Tino (ancien Évêché de Dalmatie, remontant à 1050,) Coadjuteur avec future succession de Son Excellence Monseigneur Nomesch, et depuis Évêque de Luxembourg.

Né le 3 avril 1877 à Rollingergrund dans le Grand-Duché de Luxembourg, où la foi catholique la plus vive est, encore à notre époque, l’héritage traditionnel le plus hautement apprécié, Joseph Philippe, tout jeune encore, n’eut pas de projet plus cher que de se consacrer entièrement à Dieu. Sa modestie nous en voudrait de nous étendre longuement sur les qualités de cœur et d’esprit qui le signalèrent de bonne heure à l’attention de son vénéré pasteur. Passons donc ! Entrer au Petit Séminaire, il n’en pouvait être question, car le mode de recrute-[333]ment du clergé, au Grand-Duché, diffère notablement de celui qui est en usage dans nos régions : Il n’y a pas de Petit Séminaire proprement dit à Luxembourg. Les candidats au sacerdoce font leurs études secondaires au Gymnase, à l’Athénée ou à l’école de leur choix ; en suite de quoi ils peuvent être admis au Grand Séminaire épiscopal.

C’était l’époque, où venait de s’ouvrir à Clairefontaine, sur la frontière belgo-grand-ducale, l’École Notre-Dame de la Miséricorde. Joseph Philippe, âgé de douze ans y fut présenté par ses parents ; le nouvel élève y trouva si bien l’atmosphère propre à l’épanouissement de son idéal, qu’en 1895, à la fin de ses humanités, il sollicita son admission au Noviciat des Prêtres du Sacré-Cœur, à Sittard. Sous la direction du Père André Prévot, notre novice comprit, mieux que jamais, l’idéal sacerdotal de vie réparatrice envers le Sacré-Cœur, dont l’école de Clairefontaine avait déposé le germe en lui. C’est ainsi que Joseph Philippe devint un homme fait, un religieux idéal, une valeur qui déjà, rayonnait.

Au sortir du noviciat, où le saint Père André – un fin connaisseur d’âmes – le distingua parmi plusieurs autres, nous le trouvons pendant quatre ans, professeur à l’école Saint-Clément. Ses élèves, parmi lesquels on compte plusieurs supérieurs actuellement vivants et le Directeur de l’Enseignement d’un grand diocèse du Midi de la France, ont conservé le souvenir de ses classes de grec si bien préparées, où l’on ne savait ce qu’il y avait plus lieu d’admirer, du professeur clair, méthodique, consciencieux, ou de l’éducateur de tout premier ordre.

« Ce fut pendant ces quatre années de professorat, lisons-nous dans La Croix de l’Aisne du 5 mai 1935, que le Révérend Père Dehon put apprécier son futur successeur, au point de lui vouer une amitié qui ne se démentit jamais. »

À partir de 1900, nous le retrouvons au Grand Séminaire Saint-Sulpice d’Issy et de Paris où, dans « le groupe du Sacré-Cœur », il appartint au Cours de 1904. C’est là que personnellement (Monseigneur comprendra que nous ne puissions en perdre le souvenir) nous l’avons connu dans 1’intimité, comme un aîné d’une rare distinction, dont le surnaturel déteignait, pour ainsi dire sur nous, dont la conversation le long des allées du parc, était souvent un vrai régal, dans ce milieu pourtant unique au [334] monde ! Son âge, son expérience, sa science, son esprit sacerdotal et religieux faisaient déjà de lui un pôle d’attraction. Ce fut à Rome que le Père Philippe devait terminer ses études théologiques, en prenant son doctorat.

Après avoir professé, durant de longues années, l’exégèse et l’herméneutique au Scolasticat de Luxembourg, le Révérend Père Philippe fut élu, en 1911, Secrétaire Général de la Congrégation ; en 1919, il était promu Assistant Général et Conseiller du Révérend Père Dehon ; en 1926, le Chapitre Général le désignait à l’unanimité pour succéder au vénéré Fondateur, dont il avait si bien compris et vécu la pensée.

Au moment où la Providence fait de Son Excellence Mgr Philippe le collaborateur de Son Excellence Monseigneur l’Évêque de Luxembourg, la Congrégation ne peut pas ne pas regretter le Père et le Chef qui la gouvernait : Prêtre et religieux du Sacré-Cœur dans toute l’acception du terme, le Révérendissime Père Philippe attirait encore à lui par la fermeté de ses principes, non moins que par sa religion, admirable de foi et d’équilibre. Vaste esprit au courant des questions les plus actuelles, habitué par ses origines, et plus tard, par ses fonctions de Supérieur Général, à coudoyer les nationalités les plus diverses, il sut s’imposer à tous, par l’ascendant de son caractère ; et la facilité avec laquelle il s’exprime non seulement dans le dialecte luxembourgeois, mais encore en français, en allemand, en hollandais, en italien et en espagnol, contribua pour une bonne part à lui faciliter la tâche. Très discret, infiniment respectueux des personnes, il aimait à s’élever au-dessus des questions d’espèces, jusqu’à la sérénité des principes : La Règle, toujours la Règle !.. mais aussi comme il aidait à l’observer !

Son séjour parmi nous, qui promettait d’être long encore, a pris fin officiellement le saint jour de la Pentecôte de l’année 1935, après le sacre de son Excellence ! L’homme propose... et Dieu dispose ! Il est vrai que le bien général de l’Église hiérarchique passe avant celui même d’une Congrégation. Au Saint-Siège il appartient de décider. Fiat ! Le Sacré-Cœur y pourvoira ! En construisant la belle église du Christ-Roi, à Rome, qui se prête si bien aux cérémonies les plus grandioses, le Révérendissime Père Philippe était loin de penser qu’il élevait l’église de son sacre !

[335] Parmi les autres élèves sortis de l’École de Clairefontaine, faute de pouvoir les citer tous, une mention très spéciale est due également à Son Excellence Mgr Buckx, ancien Vicaire apostolique d’Elsingfors, en Finlande ; et à Son Excellence Mgr Bouque, du diocèse de Metz, Vicaire apostolique de Foumban, au Cameroun français, qui fut sacré à la cathédrale de Metz le 21 novembre 1934. Ce sont là des noms qui émergent !

Combien d’autres encore, vivant dans l’obscurité leur vie sacerdotale et religieuse, apportent à la réalisation des plans élaborés par notre Fondateur, leur effective et précieuse collaboration ! Les anciens de Clairefontaine, vous les trouverez dans toutes les Provinces de la Congrégation où ils font honneur à l’école qui les a formés : en Belgique, en France, au Grand-Duché de Luxembourg, en Suisse, en Autriche, en Italie, en Espagne, en Finlande, au Vicariat Apostolique des Stanley-Falls (Congo belge), au Vicariat Apostolique d’Aliwal, au Vicariat Apostolique de Foumban (Cameroun français), au Canada, chez les Peaux-Rouges du Dakota (États-Unis), au Brésil septentrional et méridional, en somme, près d’un tiers des missionnaires de notre Congrégation est sorti de Clairefontaine.

Si l’on ajoute à ce tableau une vingtaine de frères coadjuteurs formés à Clairefontaine, on comprend que l’action de grâce la plus fervente monte, avec effusion, de nos cœurs vers le Cœur de Jésus : « Non fecit taliter omni nationi ! » C’est lui qui, inspirant au Père Dehon la fondation de la Congrégation, est à l’origine de tant et de si belles réussites ! Ici, comme dans nos autres œuvres, – mais plus spécialement qu’ailleurs, – a été réalisée notre formule de salutation que saint Bernard eut aimée. « Vivat Cor Jesu ! Per Cor Mariae ! » Le nom de Marie, Mère de Miséricorde, jaillissant chaque jour des prières et des dchants de nos apostoliques est, en effet, sans cesse répercuté par l’écho des bois et des vallons de Clairefontaine : Enfants privilégiés de Marie, comment ne se sentiraient-ils pas heureux et fier, de perpétuer, en l’honneur de la Reine du ciel, l’hymne de louange que le cœur ardent de saint Bernard entonnait jadis en ces lieux... que pendant six siècles ses Filles continuèrent… pour laisser ensuite aux Filles de saint Dominique l’honneur d’y mêler leur voix et aux Prêtres du Sacré-Cœur, celles de leurs enfants !

 

Extrait du livre de A. Ducamp: Le Père Dehon et son oeuvre, 1936.

 

Mme Bernadette Claus, directrice de la "Bibliothèque dohonienne", fait savoir que ce livre, un classique de la littérature dehonienne, sera bientôt accessible en ligne, dans son intégralité.