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Prêtre ouvrier - un ministère symbolique. Contribution de Bernard Massera

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B. Massera (à droite) lors d'une session avec le groupe des religieux dehoniens en monde ouvrier B. Massera (à droite) lors d'une session avec le groupe des religieux dehoniens en monde ouvrier

Envoyé sans retour pour vivre en plénitude la condition des plus modestes dans un monde dont l’institution ecclésiale est généralement loin, le prêtre-ouvrier engage un ministère qui est essentiellement symbolique. En effet, par sa vie et ses engagements, le prêtre-ouvrier signifie et met en œuvre une dimension essentielle de la mission de l’Église.

L’universalité de la Parole de Dieu

Le prêtre est consacré pour « annoncer à tous la parole de Dieu[1] ». L’Église ne peut être elle-même que si elle va au-delà de la communauté des croyants avec la conscience permanente que « la parole de Dieu s’adresse à tous[2] ». L’envoi sans retour de prêtres dans ces terres qui lui sont étrangères symbolise cette universalité de la parole de Dieu et l’existentielle exigence « d’être les témoins du Seigneur jusqu’aux confins de la terre[3] ».

Les populations modestes et laborieuses sont souvent tenues comme insignifiantes. Leurs cités suspectées et les maux dont ils sont victimes – chômage, pauvreté, etc. –, sont souvent présentés comme les conséquences d’incompétences ou de quelques vices… Par cet envoi sans retour, l’Église dit combien elle tient en haute estime ceux qui sont tenus pour rien et combien elle croit en la force des pauvres ! Par cet envoi sans retour, elle reconnaît que ces populations sont aussi des réalités constitutives du peuple de Dieu : l’Esprit y est à l’œuvre, l’Évangile s’y vit, le « Royaume » y naît… Il est d’ailleurs tout aussi intéressant de constater combien ceux dont les prêtres-ouvriers partagent la condition sont surpris, heureux et même fiers de voir ainsi ces prêtres cheminer et durer avec eux !

La catholicité de l’Église

L’Église n’existe, dans sa catholicité, que par la communion des diverses communautés de baptisés. Elle n’atteindra sa plénitude que lorsque « tous les hommes se trouveront rassemblés auprès du Père[4] ». Le presbyterium, réuni autour de l’évêque, exprime de fait cette catholicité.

Lors de la cérémonie de l’ordination sacerdotale, les prêtres présents, à la suite de l’évêque, imposent les mains au nouveau prêtre. Par ce geste, c’est tout le corps presbytéral, uni autour de l’évêque, qui accueille en son sein ce nouveau membre. C’est la catholicité de l’Église qui est ainsi manifestée. Chacun de ces prêtres, en effet, est porteur de la façon originale dont sa propre communauté humaine exprime sa foi. Tous, en se reconnaissant membres du même presbyterium rassemblé par l’évêque, témoignent de la richesse et de la diversité des expressions de foi qui font la catholicité de l’Église. Tous reconnaissent que dans ce qu’exprime chacun avec ses originalités, c’est bien le même Christ qui vit, meurt et ressuscite dans un peuple particulier. Dans les Actes des apôtres, Pierre et Paul vivaient déjà cette catholicité : tout en exprimant des pratiques et des exigences différentes, ils se reconnaissaient néanmoins vivant la même foi en Christ.

Vivant la condition ouvrière, le prêtre-ouvrier partage les aspirations de cette portion d’humanité qui est la sienne tout en demeurant en lien, même parfois d’une façon conflictuelle, avec l’épiscopat. Par le simple fait qu’il est un homme du peuple (ou qu’il l’est devenu définitivement) et qu’il demeure en communion avec le presbyterium, le prêtre-ouvrier, par sa pratique, ses engagements, ses relations et jusque dans ses propres transformations et évolutions, symbolise toute l’importance et le prix que Dieu attache à toute réalité humaine, aussi modeste soit-elle, et spécialement à tout effort pour rendre notre monde plus humain.

Par l’envoi sans retour de prêtres-ouvriers en des lieux où elle est étrangère, l’Église pose un geste symbolique : ces hommes, ces peuples qui lui sont étrangers sont appelés eux aussi « à cette union avec le Christ ». Le prêtre-ouvrier, devenu à jamais « l’un de ces étrangers », demeure membre du presbyterium. De ce fait, il est le vivant et permanent rappel du caractère inachevé de l’Église, de la nécessité de la mission, de la diversité et de la richesse de l’humanité et spécialement de la réalité de ces « terres étrangères » qui sont autant de Galilées nouvelles où l’Esprit précède la communauté des baptisés !

Le prêtre-ouvrier, membre du presbyterium, en témoignant du vécu de sa communauté humaine, est le vivant rappel que les baptisés n’ont pas le monopole de la charité, ni même celui de l’expression de la foi. De même que le Christ s’émerveillait de découvrir « une telle foi » dans le païen qu’était le centurion, le prêtre-ouvrier rappelle à l’Église la richesse et la valeur des expressions de foi qui se vivent en d’autres réalités humaines, elles aussi travaillées par l’Esprit et contribuant à l’avènement du « Royaume ».

Comme tout prêtre, le prêtre-ouvrier se doit de faire entendre, dans la communion ecclésiale, ce que les hommes et les femmes de son peuple vivent, endurent d’inhumanité et font pour qu’advienne un monde fraternel. En retour, l’institution ecclésiale a l’existentielle responsabilité d’entendre ces échos venus de terres étrangères : ils sont bonnes nouvelles et paroles évangélisatrices pour elle-même !

Le Père Massera anime une session de travail des religieux en monde ouvrier


Les réalités humaines et la Création nous parlent de Dieu

Le christianisme se doit de proposer l’Évangile à tout homme dans toute culture s’il veut devenir concrètement ce qu’il doit être : universel, chrétien. Par nature, le christianisme doit donc entrer en dialogue avec toutes les autres cultures pour être fidèle à lui-même, « l’autre » lui révélant à son tour des facettes inédites du Seigneur.

Les chrétiens, dans l’acte même où ils confessent que le Christ est la vérité et la vie, reconnaissent que cette vérité et cette vie viennent à eux, non seulement par le canal de l’Écriture et des sacrements, mais aussi par tout le contenu des réalités humaines.

Rappeler et signifier l’existence de ces « terres étrangères » appelées au salut et où Dieu se révèle est une des fonctions symboliques que porte le ministère de prêtre-ouvrier de par son envoi définitif, son vécu engagé et sa communion ecclésiale.

Envoyé vivre la condition des hommes essentiellement par le travail pour gagner son pain avec toutes les exigences que cela signifie, le prêtre-ouvrier prolonge en cela l’incarnation du Seigneur, lui qui s’est fait homme, partageant l’une des plus modestes conditions de son temps. Mais surtout il redonne toute son unité à la condition humaine au cœur de la création : il n’y a pas d’un côté le matériel et le temporel et d’un autre le spirituel et le sacré. Il y a la vie humaine avec la diversité de ses réalités, toutes sacrées, toutes pétries de l’étincelle créatrice et appelées à être transfigurées dans une création à parfaire sans cesse.

Par son travail d’homme et son envoi comme prêtre, le prêtre-ouvrier symbolise cette unité du vivant et de toute la création.

C’est à l’homme que Dieu a remis sa toute-puissance

Immergé dans la condition ouvrière, le prêtre-ouvrier n’a de reconnaissance, de notoriété ou d’autorité que celles que lui donnent sa pratique quotidienne et ses engagements risqués, inscrits dans la durée et la fidélité à des idées et à des combats partagés. Il n’a d’autres certitudes humaines que celles qu’il contribue modestement à construire en participant à la vie des organisations inscrites dans la dynamique du mouvement ouvrier, dans celle des mouvements populaires qui font se lever les « pauvres » aux quatre coins de la planète.

Le prêtre-ouvrier expérimente quotidiennement combien la défense et la conquête de chemins d’humanité sont incertaines, risquées et souvent douloureuses, parsemées d’échecs et d’erreurs. En cela il partage la réalité de la vie des militants, ses compagnons de route. Il fait l’expérience de l’impuissance, de l’inefficacité et de l’échec, même s’il expérimente souvent combien, sur ce terreau de souffrances et d’échecs, naissent d’incroyables et surprenantes fécondités !

Le prêtre-ouvrier, comme tous les militants ouvriers, est un homme aux mains nues. Mais ce qu’il a de propre, avec tous les militants chrétiens, c’est son espérance fondée sur Jésus-Christ avec aussi la certitude que l’homme et toute l’humanité ont été créés pour devenir « image de Dieu ».

Dieu, dans sa bonté, a remis toute sa puissance entre les mains de l’homme qui peut détruire ou construire, perfectionner ou avilir l’image de Dieu que sont l’humanité et la création. Si en recevant cette puissance l’homme peut se détruire, cela veut dire que Dieu lui-même a remis entre les mains de l’homme l’avenir même de son humanité, de sa création et donc, signe d’un amour extraordinaire, de son propre devenir !

En fait, l’unique puissance de Dieu réside dans la prière qu’Il ne cesse d’adresser à chacun de nous de veiller sur nos frères et de prendre soin de l’avènement de leur « image » en harmonie avec toute la création.

Hommes aux mains nues

 « Envoyé en ces terres étrangères », le prêtre-ouvrier est engagé dans la construction d’une humanité fraternelle. L’efficacité de son engagement est petite et plus que limitée au regard des forces destructrices qui ravagent la planète et écrasent les peuples. Par cet envoi et par son engagement, il symbolise la valeur et la dignité des combats humains car s’il y a quelque chose de contraire à l’évangile, c’est bien la résignation.

Homme aux mains nues, le prêtre-ouvrier vit l’incertitude de tous les humains. Il sait qu’il se bat, avec d’autres, pour que ceux et celles avec qui il chemine, perçoivent dans sa pratique quotidienne les signes de tendresse et de fraternité, traces de l’incarnation de Dieu. Avec tous ceux qui aspirent à un monde nouveau, il se bat pour que l’humanité devienne chaque jour un peu plus image de Dieu.

Homme aux mains nues, porteur d’un témoignage d’amour sans borne, le prêtre-ouvrier, par sa vie même, par son ministère, est le symbole d’un Dieu qui, par amour, a remis à l’homme jusqu’à sa propre puissance divine. Homme aux mains nues, par sa non-résignation, par son espérance « fondée sur Jésus-Christ » vainqueur de la mort, le prêtre-ouvrier signifie symboliquement que tout homme qui entre dans ce même combat ouvre à l’humanité des chemins de vie.

L’eucharistie qui fait mémoire de la mort et de la résurrection du Christ en invitant les croyants à s’y engager est bien la meilleure expression de ce ministère d’impuissance mais d’espérance qui est celui du prêtre-ouvrier.

La radicalité d’un ministère

Ainsi, par sa personne, par ses liens de communion et de solidarité comme par toute son action quotidienne, le prêtre-ouvrier vit la plénitude de son sacerdoce dans un ministère d’ordre symbolique. Il ne remplit pas une fonction. Il ne rend pas un service. C’est sa vie, son existence tout entière qui est ministère. Ministère symbolique d’une humanité don de Dieu en train de naître et dont la réussite ne dépend que de la liberté des hommes qui peuvent compter sur la présence de l’Esprit d’un Dieu fait homme !

C’est dans sa radicalité que le ministère de prêtre-ouvrier prend tout son sens. Le prêtre-ouvrier peut vivre une aumônerie, un service paroissial ou toute autre responsabilité d’Église, mais cela ne rajoute rien à l’originalité de son ministère et à la richesse symbolique qui le caractérise.

L’Église d’aujourd’hui peut se passer de la radicalité de ce ministère mais elle ne pourra jamais se passer de ce qu’il porte symboliquement. Ce qui importe n’est pas que demain il y ait encore des prêtres-ouvriers mais bien que demeure ce que ce ministère symbolise. Sans ce qu’il porte, l’Église ne pourrait apporter sa contribution à l’avènement d’une « humanité Image de Dieu » …

Bien sûr, pour que se vive ce ministère de prêtre-ouvrier, il est essentiel, comme pour tout ministère sacerdotal, qu’existe l’affirmation d’un envoi par l’épiscopat authentifiant une vie en communion dans un presbyterium. Certains évêques ne prennent évidement pas la responsabilité d’un tel envoi. Du fait de cette indifférence épiscopale, bon nombre de prêtres-ouvriers vivent une réelle souffrance. Elle est du même ordre que celle de tant d’hommes, de femmes, de croyants que l’Église institution ignore ou condamne pour des raisons disciplinaires ou morales, ou qui se sentent mal accueillis dans leurs histoires, leurs traditions, leurs cultures, etc. Cette souffrance du prêtre-ouvrier de voir son ministère si peu reconnu, ne serait-elle pas alors le signe de cette attente des hommes d’une Église plus chaleureuse, plus ouverte, plus fraternelle, plus humaine ?

Cette non-reconnaissance ou ce refus d’envoyer des prêtres-ouvriers est aussi l’expression d’un péché d’Église. Un péché qui est repli sur soi, refus de retirer quelques prêtres du service des communautés de croyants. Un péché qui est peur de se laisser interpeller par « l’étranger », qui est oubli d’aller annoncer et de signifier à tous que tous ont part à la Bonne Nouvelle.

Quelque soit l’attitude de l’institution, voire l’indifférence de certains évêques à son égard, le ministère de prêtre-ouvrier conserve cependant toute sa force symbolique. L’histoire nous montre que les grandes intuitions missionnaires ou innovations évangéliques ont rarement été le fait de l’institution elle-même, mais bien le fruit du courage, de l’audace et de la fidélité d’hommes et de femmes répondant à l’appel de l’Esprit qui les poussait sur les chemins de l’innovation et du renouveau.

Les prêtres-ouvriers se sont historiquement inscrits dans ces traditions de fidélité au souffle de l’Esprit. Avec d’autres, les prêtres-ouvriers ont bousculé l’institution Église. Ils ont redonné un autre contenu au ministère sacerdotal. Ils ont ouvert des voies nouvelles pour la rencontre des hommes et du Seigneur. Ils ont contribué à donner de l’Église un visage plus humain et plus soucieux de l’avenir de l’humanité et de son environnement.

C’est en étant conscients de la force symbolique de ce ministère que les prêtres-ouvriers avec tous les chrétiens soucieux de la mission, percevront les appels de l’Esprit pour vivre ensemble un ministère nouveau à la rencontre du Seigneur sur la route des hommes, pour leur plus grand bonheur !


 Bernard Massera

Prêtre-ouvrier

Congrégation des Prêtres du Sacré-Cœur

Paris

 

Texte publié dans Les Cahiers de l'Atelier, 547

 



[1] Lumen gentium 28, 32.

[2] Idem et Dignitatis humanae 14.

[3] Actes 1 8.

[4] Lumen gentium 2.