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Les mensonges des Lumières

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Les mensonges des Lumières

Parler de Dieu, de l’homme, de l’incarnation et de l’eucharistie dans le contexte de la pensée contemporaine

 

Dans son livre qui vient de paraître sous le titre provocateur « Les mensonges des Lumières » Marc Halévy, physicien et philosophe, spécialiste des sciences de la complexité, nous montre comment il conçoit l’évolution de l’humanité au cours de cette modernité qui avait commencé avec la Renaissance pour se terminer de nos jours après avoir ravagé l’Europe pendant 250 ans par ces idéologies totalitaires qu’elle a engendrées. Bourgeoisisme, industrialisme, financiarisme, nationalisme, consumérisme, socialisme, matérialisme, athéisme, égalitarisme, impérialisme… tous ces fléaux idéologiques sont nés sur fond de nouvelles approches développées après le Moyen-âge : mécanisme, analycisme, réductionnisme, humanisme ou anthropocentrisme, quantitativisme, mathématisme, étatisme, centralisme…

Les « Lumières » ont assuré le raccord entre la première et la dernière phase de la modernité. Aujourd’hui ces « idéaux » ne font plus recettes, et les textes d’un Voltaire ou d’un Locke, réédités après les tristes tueries chez Charlie Hebdo et à l’Hyper-Kasher, sont peut-être achetés, mais peu lus : pas étonnant, car ils n’ont même pas « le niveau d’un mauvais bac de philo… peut-être celui d’un cours de morale au collège ». 

En cette après-modernité, l’humanité a besoin d’autre chose que de ces « Lumières ». L’être humain doit réapprendre à vivre dans le monde qui est le nôtre, et non pas dans un monde idéologiquement construit et imposé par un Etat, c’est-à-dire par des élites démagogiques et des oligarchies plus ou moins déclarées qui entendent confisquer tous les pouvoirs, visent à éliminer, à diluer, à marginaliser, « à écraser toutes les communautés de vie qui ne veulent pas de leur giron ».

Ainsi contre « la laïcisation de l’existence réelle au nom de la liberté de croyance et de culte », il faut faire revivre des communautés de vie spirituelle. Contre « le mariage et le divorce pour tous », il faut retrouver des communautés affectives. De nouvelles communautés matérielles doivent s’opposer aux « législations, réglementations et procéduralisations innombrables qui étouffent l’initiative privée » ; et « la pratique de la nationalisation hussarde de tous les lieux d’enseignement et de culture » doit être abandonnée au profit de véritables communautés intellectuelles. 

L’homme peut ainsi retrouver sa vocation profonde et l’assumer pleinement. Ce qui veut dire - pour Marc Halévy - que nous devons sortir d’urgence de la logique de l’humanisme. Celle-ci est une impasse. Elle s’est révélée, malgré la joliesse du rêve qui la portait, suicidaire pour l’humanité. C’est pourquoi il faut à présent un antihumanisme qui combat les idéologies et les valeurs humanistes. L’homme doit devenir, non plus la mesure de toute chose, mais bien le servant de ce qui le dépasse. Une nouvelle ère commence et un nouveau paradigme s’impose.

Nous pouvons suivre les développements de Marc Halévy lorsqu’il s’oppose aux mensonges des « Lumières » et aux impasses de la modernité pour faire advenir le monde nouveau qui s’enclenche sous nos yeux avec ses cinq piliers : l’intériorité (spiritualité, eudémonisme, personnalisme, joie de vivre), la réticularité (réticulation collaborative, réseaux réels et virtuels, communalisme, multi-appartenance, post-géographisme, abolition technologique du temps et de l’espace, anti-étatisme), la frugalité (consommations minimales, exclusion du superflu, du frivole, de l’inutile, du futile, du spectacle et du divertissement, triomphe de la valeur d’usage sur le prix bas), l’immatérialité (activités construites sur des patrimoines faits de connaissances, d’intelligences, de talents, d’excellences et de virtuosités, généralisation d’un élitisme bienveillant et ouvert, anti-égalitarisme), et la liberté (autonomie de chacun, solidarités électives et sélectives, créativités, partenariats, anti-salariat, anti-assistanat, responsabilité individuelle, chacun est son propre fond de commerce).

Marc Halévy avertit son lecteur : « D’énormes forces réactionnaires (de gauche comme de droite, sous le label de « social-étatisme ») sont prêtes à tout – même au suicide collectif – pour empêcher ou ralentir le déploiement de ce nouveau cycle paradigmatique… Qu’on le veuille ou non, il faudra bien que nous fassions notre deuil du monde précédent qui disparaît à vive allure, malgré les acharnements thérapeutiques des gouvernements et institutions ».

L’analyse de Marc Halévy donne à penser.

Beaucoup de points analysés ou proposés dans son livre pourraient fasciner. Pourtant, il nous semble que sa vision du divin reste encore trop tributaire de celle de la modernité. Reprenant l’expression nietzschéenne de la « mort de Dieu », Marc Halévy précise pourtant que « ce Dieu qui est mort n’est que le Dieu personnel et extérieur, tel que décrit par le christianisme ». Le Principe divin qui donne sens et valeur à tout ce qui existe, serait par contre plus vivant que jamais. Et Marc Halévy d’annoncer que ce Principe divin finit « par s’échapper des confins éthérés de l’idéalité mathématique, décharnée, incorporelle, transcendantale, pour faire retour dans le monde dont, selon l’intuition et le mot de Schelling, il est l’Âme ».

C’est ici où pourrait s’insérer un discours plus précis sur l’incarnation et l’eucharistie.

Mais, comme le fait Marc Halévy, refuser au Principe la dimension personnelle essentielle à l’homme, c’est faire de ce Principe, à la suite de Leibniz et de Kant, un divin pauvre et aplati dans un immanentisme transcendemental, comme l’a magistralement expliqué Maxence Caron.

Ce brillant philosophe contemporain s’est en effet mis à repenser la pensée elle-même, pensée abandonnée au moment où la modernité apparaît pour faire du cogito cartésien le fondement de la certitude et le point de départ pour toute reconstruction du monde dans sa vérité moderne.

Penser la pensée, c’est ne pas s’arrêter au cogito pour entrer sans plus dans une objectivité extérieure assurée par lui, mais c’est approfondir le sens de la réflexivité et découvrir en elle aussi bien le Diaphorisme transcendantal, c’est-à-dire, le Dieu-Trinité dans sa différence ontologique, que l’âme humaine comme d’eïkautopoïème, c’est-à-dire comme création à l’image de Dieu, pré-incarnation divine due à la miséricordieuse Paradidonodiaphore du Principe (communication de la différence du Principe à la création).

Cette Vérité sur l’âme et sur Dieu fut tenue captive - à quelques rares exceptions près - durant toute l’ère postdodécapostolique, c’est-à-dire cette ère après les douze siècles suivant celui des apôtres, donc du 13e au début du 21e siècle. Ce n’est qu’aujourd’hui que Maxence Caron, penseur exceptionnellement lucide, la fait réapparaître en jetant une lumière nouvelle sur l’ensemble de la pensée humaine, sur son système, son histoire et son avenir.

Dieu y est pensé dans sa différence fondamentale ainsi que l’homme qui loin d’être un composé de deux substances (dont on pourrait en oublier une selon ses préférences idéologiques) est bien une unité : son corps est dans l’âme dont il est l’étendue et ainsi, vu que l’âme est réflexivité, la chair reflète elle aussi la Différence fondamentale. Cette « diaphoro-flexivité » (réfléchissement de la différence fondamentale) de la chair ouvre de toutes nouvelles perspectives pour élaborer une anthropologie capable de penser le Sens de la réalité et de l’homme face à son paradidonodiaphorique créateur et miséricordieux rédempteur.

Marc Halévy a raison de signaler que « le Principe ordonnateur du paradigme moderne prit d’abord la forme du Dieu personnel, créateur de l’univers, mais étranger et extérieur à lui, inaccessible, dont le seul contact avec le réel vivant passait par son absconse « incarnation » dans un homme divinisé, nommé Jésus. » Et il ajoute que « ce Dieu devint si lointain et si étranger, si abstrait et si épuré, qu’il finit par quitter le champ de vision du 19e siècle et céda sa place à un autre dieu épuré, éthéré, anonyme, mais impersonnel ; ce Principe nouveau était nommé Hasard ».

Ce qui n’est pas dit ici, c’est qu’en même temps l’homme créé à l’image de Dieu finit par devenir un simple animal comme les autres. Kant avait cru bon de résumer l’ensemble de la métaphysique moderne en cette question « Qu’est-ce que l’homme ? ». Il a essayé d’y répondre, mais sans tenir compte de la citation biblique correcte : « Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui ? »

Oubliant ainsi Celui qui pense à l’homme, la modernité doit nécessairement échouer et transformer Dieu en hasard, et l’homme en animal. Maxence Caron a l’immense mérite de quitter ce cadastre étroit tracé par une modernité oublieuse de Dieu et de la réflexivité humaine. A ceux qui veulent offusquer Dieu pour agrandir l’homme en lui garantissant auto-détermination et liberté, le maxencéisme rappelle que ni de Dieu ni de l’homme nous ne comprenons rien, si nous oublions que « la liberté est de quoi dire Oui à l’Essence surexcelsive ». 

C'est donc un tout nouvel humanisme qui doit remplacer celui critiqué par Marc Halévy: l'humanisme chrétien qui conçoit l'homme comme cette âme librement attachée à Dieu qui en la laissant généreusement participer à son Être lui rend la reflexivité possible.  

                                                                                             Jean-Jacques Flammang scj

 

Livres consultés :

Marc Halévy : Les mensonges des Lumières. Pour sortir enfin de la Modernité. Préface de Bertrand Vergely. Paris, Les Editions du Cerf, 2018, 368 pages. Ouvrage facile à lire.

Maxence Caron : La Transcendance offusquée. De la philosophie. Paris, Les Belles Lettres, 2018, 1046 pages. Ouvrage très difficile à lire.   

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