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Refuser de suivre le mouvement général

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Refuser de suivre le mouvement général

A propos de deux livres de François Terzer

 

Au nom de la liberté de conscience et de foi Caritas Pirckheimer et les Clarisses de Nuremberg refusent de « suivre le mouvement général »

 

 

 

 

Viennent de paraître aux Editions du Cerf deux gros volumes de l’abbé François Terzer sur Caritas Pirckheimer : l’un contient une étude biographique critique sur cette abbesse exceptionnelle[1], l’autre une traduction en français de ses Ecrits à partir du nouveau haut allemand précoce et du latin[2]. Cette œuvre monumentale est le fruit d’années de recherche et de travail minutieux sur les documents. Présentée comme thèse de doctorat à l’Université de Strasbourg, elle a obtenu en 2011 le prix des thèses des universités.

 

Le lecteur de ces lignes se demande peut-être qui est cette Caritas Pirckheimer et pourquoi lui consacrer au début du 21e siècle une telle somme de travail intellectuel ?

Caritas Pirckheimer (1467-1532) a vécu à un moment charnière de l’évolution de l’histoire européenne. Les humanistes avaient ouvert de nouvelles voies pour aborder les questions existentielles essentielles ; les Luthériens avaient relu les Ecritures Saintes et voulaient réformer en conséquence l’Eglise du Christ. De nombreux disciples suivaient ces nouveaux maîtres, et le paysage culturel, religieux et politique commençait à se transformer en Allemagne et ailleurs en Europe.

C’est cette évolution qu’a vécue Caritas Pirckheimer, alors abbesse des Clarisses à Nuremberg, une ville rapidement conquise à la Réformation luthérienne.

Femme d’une culture exceptionnelle pour son époque (et aussi pour la nôtre), Caritas Pirckheimer avait étudié le latin, l’Ecriture sainte et les théologiens, ainsi que les auteurs antiques et les maîtres de son temps. Comme son frère Willibald Pirckheimer, le célèbre humaniste de Nuremberg, elle était une adepte convaincue de l’humanisme naissant. Sa vie religieuse et spirituelle était ainsi ouverte au monde, et elle était consciente qu’une évolution importante, voire une réforme générale de l’Eglise et de l’Etat devrait se faire au nom de la liberté. Ayant étudié les écrits de Luther, elle connaissait bien les nouvelles voies issues de ces critiques de l’Eglise. Ayant sur beaucoup de points des opinions proches de celles de Luther, elle refusait néanmoins de « suivre le mouvement général » de la Réformation telle qu’elle était imposée aux couvents de Nuremberg par les autorités civiles.

Autrement intelligente, l’abbesse du monastère des Clarisses perçue par les gens de tout bord comme une virgo docta, femme érudite, avait une vision différente et une pratique alternative de la réforme. C’est cette dimension de sa personnalité qui peut nous intéresser aujourd’hui où dans l’Eglise et dans l’Etat d’autres réformes sont devenues indispensables.  

Sa « nouvelle manière de penser les rapports entre foi et pouvoir, entre liberté de conscience et responsabilité collective » pourrait, comme le suggère François Terzer, faire d’elle « une figure éclairante pour les questions actuelles concernant l’œcuménisme, les rapports Eglise-Etat, la liberté religieuse et de conscience, ainsi que les rapports de pouvoir à l’intérieur de l’Eglise » ; elle pourrait aussi intéresser les recherches récentes sur la tolérance et le gender. Il vaut donc la peine de se familiariser avec ses idées et sa résistance, avec son attitude spirituelle de liberté et de foi et ses positions face aux abus de pouvoir de l’Eglise et de l’Etat. Pour ce faire, les deux volumes de François Terzer sont un guide excellent.

 

La Correspondance et les Notes mémorables 

Dans son « Conseil amical au lecteur », François Terzer propose de consulter d’abord les « Notes mémorables » de l’abbesse de Nuremberg avant de lire la biographie critique qu’il en a élaborée.  

Ces « Notes mémorables » commencent par une série de lettres adressées  pendant le temps de l’Avent 1524 par Caritas Pirckheimer aux diverses autorités de la ville de Nuremberg. Le Conseil de la ville veut en effet retirer les Franciscains du monastère des Clarisses pour leur donner des adeptes de la nouvelle doctrine luthérienne et pour les forcer ainsi à renoncer à leur « ancienne » foi. Caritas Pirckheimer proteste au nom de la liberté de conscience des religieuses qui désirent rester fidèles à leurs vœux, malgré le dénigrement de ceux-ci par la nouvelle doctrine évangélique.

Pourquoi retirer du monastère les Franciscains qui y ont été confesseurs, prédicateurs et aumôniers depuis 250 ans ? Pourquoi vouloir forcer les religieuses à adhérer aux nouvelles idées alors que celles-ci préconisent justement la liberté de conscience et de foi ?

Une autre série de documents au début de ses Notes mémorables concerne la demande d’une mère, dame Tetzel, pour faire sortir sa fille Margaret du monastère Sainte-Claire où elle était entrée de pleine liberté et où elle voulait rester. L’abbesse doit protéger la religieuse pour qu’on ne l’enlève pas de force, comme cela se faisait un peu partout dans les villes qui s’étaient converties à la Réformation, méprisant et le culte divin et les vœux religieux jugés contraires à la lecture moderne des Ecritures.

Le ton est donné. L’ensemble des Notes mémorables est un dossier de lettres, de comptes-rendus, de tractations, d’éclaircissements - provocations et abus de pouvoir de la part de l’autorité civile luthérienne, réactions et luttes au nom de la liberté de conscience et de foi de la part de Caritas Pirckheimer et de ses Clarisses. De celles-ci leur abbesse note « qu’elles ne demandaient pas à être libérées et qu’elles voulaient volontiers me garder leur obéissance et faire ce qu’il m’était agréable si seulement je restais avec elles et ne les abandonnais pas à leur angoisse et à leur détresse. Donc, je leur promis en retour de leur être fidèle, de rester avec elles et de m’engager corps et âme jusqu’à la mort, tant qu’elles resteraient fermes dans la vraie foi chrétienne et dans l’état religieux. Mais si elles voulaient devenir luthériennes ou infidèles à leur époux divin ou faire un couvent ouvert, alors je ne voudrais pas rester un jour de plus avec elles. »

Les trois possibilités évoquées sont des voies empruntées par les autres couvents de Nuremberg. Seules les Clarisses du monastère Sainte-Claire résistent. Le procurateur reconnaît qu’il « n’est pas assez savant pour convaincre l’abbesse » et annonce la visite de Melanchthon en personne. Le grand réformateur, ami de Luther, devrait pouvoir convaincre Caritas. Mais au lieu de forcer Caritas de changer d’opinion celui-ci finit par faire des reproches au Conseil de la ville pour ses positions et actions contre la liberté de conscience. Voici ce que l’abbesse relate de cette visite dans ses Notes mémorables : « Après plusieurs jours le procurateur vient chez nous dans la maison des confesseurs avec messire Philippe (Melanchthon) qui nous parla beaucoup à propos de la nouvelle doctrine. Quand il apprit que nous nous fondions sur la grâce de Dieu et non pas sur nos propres œuvres, il dit que nous pouvions faire notre salut aussi bien dans le couvent que dans le monde, si seulement nous ne tirions pas présomption de nos vœux. Nous concordions de part et d’autre en tous points, mais seulement à propos des vœux, nous ne pouvions pas tomber d’accord. Il était d’avis qu’ils n’engageaient à rien et qu’on n’était pas tenu de les garder. Moi, je répondais que ce qu’on a promis à Dieu, on était tenu de le garder avec son aide. Il était beaucoup plus humble dans ses propos que tous les luthériens que j’ai entendus. Ce qui lui répugnait le plus était qu’on force les gens par la violence. Il partit en bonne amitié de chez nous. »  Du Conseil de la ville il exigeait qu’il n’harcèle plus les religieuses, mais les laisse vivre librement leur vie religieuse.

François Terzer parlera dans sa biographie critique de cette visite de Melanchthon comme de « la première rencontre œcuménique ». Par d’autres documents nous apprenons que les Clarisses peuvent rester dans leur monastère, mais que le Conseil de la ville leur interdit d’accueillir des novices. La disparition de la communauté est donc programmée et advient avec la mort de la dernière moniale avant 1591.  

A côté des Notes mémorables, le volume des « Ecrits » contient la correspondance de, à et sur Caritas Pirckheimer. Nous y trouvons des noms comme Sixtus Tucher, l’accompagnateur spirituel de l’abbesse, Christoph Scheurl, « un des personnages les plus ambigus parmi tous ceux qui sont dans l’entourage de Caritas », Jérôme Emser, le fameux théologien anti-luthérien, Willibald Pirckheimer le frère humaniste ainsi que d’autres membres de sa famille, le poète Konrad Keltis, qui dans un poème célèbre les qualités spirituelles et intellectuelles de l’abbesse, Kaspar Nützel, le magistrat influent du Conseil de la ville, le peintre Albrecht Dürer, les papes Jules II et Léon X…

 

La biographie critique

Tous ces personnages et bien d’autres, François Terzer les présente dans l’autre volume, sa biographie critique : « Caritas Pirckheimer. Une femme voilée de liberté ».

Le lecteur apprend d’abord à connaître le monde de Caritas Pirckheimer : la ville de Nuremberg et son apport à l’Empire et à l’Eglise aux 15e et 16e siècles ; la Réformation introduite à Nuremberg et largement acceptée par la population ; l’histoire des monastères et couvents de la ville, en particulier l’histoire du monastère Sainte-Claire où Caritas Pirkheimer est entrée en 1483 et où elle est abbesse de 1503 jusqu’à sa mort en 1532. La présentation et l’interprétation du retable de l’église Sainte-Claire relatant des événements de la vie de Marie-Madeleine et de sainte Claire livrent le paradigme de la spiritualité de Caritas Pirckheimer et de ses Clarisses. Une ancienne gravure de ce retable illustre les explications.

La deuxième partie de la biographie retrace la vie de Caritas, née à Eichstätt en 1467, ses origines familiales, sa vocation religieuse, sa vie spirituelle, sa résistance et son ars moriendi. Son nom Caritas interprète bien son engagement pour la liberté de conscience et de foi, car cet engagement s’est fait dans la charité selon l’adage de saint Augustin : « caritas lex libertatis », la charité doit être la loi de la liberté.

La troisième partie rend de grands services au lecteur. Elle nous propose des notes biographiques sur tous les personnages intervenant dans les débats et combats autour de la résistance du monastère Sainte-Claire que le Conseil de la ville voulait par force « convertir » aux idées de la Réformation. Dans cette partie nous trouvons aussi le chapitre sur ce que François Terzer appelle « la première rencontre œcuménique ». Cette rencontre entre Pirckheimer et Melanchthon jette les bases pour une autre façon d’envisager et de traiter les discordances tant au niveau dogmatique que politique. François Terzer y revient dans sa Conclusion pour envisager des voies de solution dans des débats actuels.    

La quatrième partie présente les Ecrits de Caritas Pirckheimer alors qu’une dernière partie informe sur son devenir posthume. Après un silence séculaire sur cette femme voilée de liberté, sa Correspondance fut rééditée au 19e siècle, puis en édition critique avec les autres Ecrits au 20e siècle. Un procès de canonisation est introduit, mais pourra-t-il avancer ?

Dans les années 1970, on craignait que l’expérience de Caritas et de sa communauté fût un frein à l’œcuménisme. Aujourd’hui François Terzer signale la crainte opposée : « des milieux rétifs à l’œcuménisme pourraient craindre que la reconnaissance de cette lutte et de la résistance de Caritas, avec le degré héroïque de vertus qu’elles recèlent, aient pour corollaire la reconnaissance d’une égale héroïcité des vertus à Martin Luther, du moins au jeune Luther, puisque celui-ci et Caritas ont été à ce niveau des jumeaux spirituels ».

François Terzer y insiste : la résistance de Caritas n’était pas un combat contre la Réformation, mais contre ses abus, de même que la critique du jeune Luther était dirigée contre les abus, et non contre l’Eglise en tant que telle.

 

Au nom de la liberté de conscience et de foi

Ce qui importe pour Caritas et son humanisme plus chrétien que cicéronien, c’est la liberté, et c’est au nom de cette liberté qu’elle résiste à ces autorités qui voulaient lui imposer par abus de pouvoir une autre foi et un autre mode de vie que ceux à qui elle et les Clarisses de Nuremberg avaient voué leur vie.

Obéir à sa conscience, et par là désobéir à l’autorité des hommes, est toujours une souffrance. Mais ce « leidender (Un)gehorsam » vaut mieux que la souffrance qui vient de la désobéissance à sa conscience pour obéir aux hommes. 

Ce qui ressort de la présentation que nous fait François Terzer de la résistance du  monastère Sainte-Claire, c’est que la séparation des deux camps ne s’opère pas tant à cause d’oppositions doctrinales, mais par le non-respect de la liberté et de la charité. L’intelligente abbesse savait qu’une autre approche était possible et elle l’avait pu expérimenter lors de sa rencontre avec Melanchthon. Malheureusement ce genre de rencontre n’a pas fait école.

Dans la plupart des cas, le moteur premier des séparations est la soif démesurée de pouvoir et de domination. Ceci vaut en principe indépendamment des positions doctrinales défendues. Ce qui se passait à Nuremberg pour les Clarisses, se passait aussi à Rome pour Luther. Dans les deux cas, l’autorité répondait par une fin de non-recevoir et par l’argument d’obéissance et de soumission, note à juste titre François Terzer.

 

Et aujourd’hui ?

L’étude historique ne concerne pas seulement le passé. A plusieurs reprises François Terzer nous le fait comprendre. Certes, on ne peut pas identifier le Nuremberg de la Réformation et le Luxembourg qui cherche un renouveau politique et sociétal. Pourtant dans les débats actuels autour de la liberté de choix et des décisions à prendre, ne serait-il pas bénéfique de méditer ce qui s’est passé au 16e siècle à Nuremberg ?

A la fin de son excellent travail, François Terzer revient sur ce qui est essentiel : la liberté de conscience et de foi, indispensable à toute activité et engagement religieux ou politique. En citant à nouveau saint Augustin, auteur que Caritas Pirckheimer estimait beaucoup, il nous rappelle le sens véritable de toute liberté : « Libertas est caritas », la liberté, c’est la charité. De cette vérité libératrice témoignent de façon éloquente et convaincante les Ecrits et la biographie de l’illustre abbesse de Nuremberg.    

P. Jean-Jacques Flammang SCJ

article paru dans la "Warte" du 9 janvier 2014

    



[1] François Terzer : Caritas Pirckheimer. Une femme voilée de liberté, 1467-1532. Préface Francis Rapp, collection Histoire, Paris, Les Editions du Cerf, 2013, 638 pages. ISBN 978-2-204-09899-1.

[2] Caritas Pirckheimer : Ecrits. Correspondance – Notes mémorables, Traduction du nouveau haut allemand précoce et du latin par François Terzer, collection Histoire, Paris, Les Editions du Cerf, 2013, 625 pages. ISBN 978-2-204-10177-6.

 

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