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« POUR MOI, VIVRE C’EST CHRIST ! » (Ph 1, 21)

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« POUR MOI, VIVRE C’EST CHRIST ! » (Ph 1, 21)

Saint PAUL et le Père DEHON

Clairefontaine, 16 avril 2009


Nous sommes en pleine année « paulinienne » (2008-2009). La proclamation qu’en a faite le Pape Benoît XVI (28 juin 2008) a déjà reçu, et dans le cours de ces mois continue à recevoir un écho indéniable parmi le peuple chrétien, et au-delà. Résonance dans la vie des personnes, c’est la plus importante : une fréquentation plus gratuite, plus libre et plus savoureuse de l’Apôtre, pour redécouvrir et approfondir le sens de notre vie chrétienne, en méditation et comme lignes de conversion : cette résonance appartient au secret des coeurs, Dieu seul le sonde. Mais aussi une résonance que nous pouvons observer à travers de nombreuses manifestations diverses : dans nos paroisses et diocèses, groupes et mouvements, réunions et congrès, instances de recherche y compris dans le monde universitaire, ou encore retraites, récentes Conférences de Carême et lettres d’évêques, voyages sur les traces de saint Paul, et d’innombrables publications, revues et livres, documentation pour aider la lecture, la lectio divina…

À sa mesure, bien modeste, notre rencontre de Province aujourd’hui est une de ces manifestations. Elle est d’autant plus opportune que l’invitation qui nous vient de l’Église nous interpelle directement, nous religieux dehoniens. Pour lui-même dans sa vie, pour nous selon son inspiration, le Père Dehon a donné à saint Paul une place éminente : l’abondance des renvois, citations ou références, dénote une fréquentation exceptionnelle à partir de la prière liturgique de l’Église, et une indiscutable imprégnation dans sa méditation personnelle. Plus encore, il me semble que nous pouvons percevoir une authentique proximité, comme une « fraternité » d’esprit, de tempérament et d’engagement, une convergence de dispositions et d’insistances dans la façon de voir et de vivre concrètement l’existence chrétienne, l’appartenance au Christ .

C’est ce que je voudrais partager avec vous. Sans prétendre le moins du monde retenir tout ce que nous offrent et l’Apôtre et le Fondateur ; il ne s’agit que d’une proposition au service de la réflexion. Surtout avec la claire conscience que nous avons tous de la portée tellement inégale et de l’originalité de ces deux voix : pourtant, venant de contextes évidemment très différents, elles nous transmettent le même message, un message qui est l’axe de nos vies : « Pour moi vivre c’est le Christ ! » (Ph 1, 21).

I. De l’Apôtre PAUL au Père DEHON…

I. 1. Paul, une autorité incontournable : « notre très cher frère », mais pas facile !

L’attention plus intense portée à saint Paul pendant cette année est bienvenue, elle est même nécessaire. Parce que pour les historiens de la pensée, pour tous les croyants et pour nous chrétiens, Paul demeure un témoin de tout premier ordre si nous voulons progresser dans l’approche culturelle, dans la foi, dans notre vie chrétienne : en raison de sa proximité historique avec le Christ, de l’originalité de sa vocation et de sa place au sein du groupe des « Apôtres » (« comme un avorton ! », 1 Co 15, 8), et de l’ampleur unique de sa personnalité et de son génie.

Mais précisément pour cela aussi, et nous en faisons tous l’expérience, fréquenter saint Paul est toujours une aventure exigeante, le commenter nous paraît bien souvent difficile. Nous sommes devant une figure complexe et discutée, peu connue de beaucoup et en tout cas peu fréquentée, pour ne pas dire peu appréciée… La fréquence de sa présence dans les lectures de la liturgie, surtout le dimanche, est loin de jouer toujours en sa faveur : de courts passages, coupés et reportés hors de leur contexte précis, insérés sans lien bien évident entre la première lecture et l’Évangile ; souvent ils apparaissent comme un corps étranger, qu’au besoin l’on n’hésite pas à laisser de côté, et que de fait on ne reprend que par allusion dans l’homélie…

Saint Paul : une référence indispensable, une autorité incontournable, mais qui s’avère difficile à pratiquer. On en faisait déjà la remarque dans la seconde lettre de saint Pierre (2 P 3, 15-16) : « Dites-vous bien que la magnanimité de notre Seigneur, c’est votre salut ! C’est dans ce sens que Paul, notre frère et ami, vous a écrit selon la sagesse qui lui a été donnée. C’est aussi ce qu’il fit dans toutes les lettres où il parle de ces questions. Il s’y rencontre des passages difficiles, dont les gens ignares et sans formation tordent le sens – comme ils le font d’ailleurs des autres Écritures – pour leur propre perdition ».

Faisons-nous partie de ces gens sans formation qui fausseraient le message de saint Paul ? Sûrement pas. Avec bonne volonté, en communion ecclésiale, nourris par l’étude, par le partage de la parole et par la prédication, nous faisons ce que nous pouvons pour le mieux comprendre et le bien transmettre : notre rencontre d’aujourd’hui autour du thème qui m’a été proposé en est une nouvelle preuve. Pourtant, pour nous comme pour beaucoup, parmi toutes les confessions chrétiennes et surtout notamment au sein des communautés juives, parmi le peuple auquel appartient saint Paul, demeure la difficulté : le lire comme il faut, le comprendre au mieux, l’interpréter, le communiquer… Déjà vers le milieu du second siècle, date largement admise pour la parution de la seconde lettre de Pierre, nous trouvons la préoccupation d’avertir les chrétiens de cette difficulté.

Elle s’est aggravée en raison de la distance historique. À la différence des autres Apôtres, Paul est aussi un intellectuel, il a reçu une formation sérieuse qui le situe au carrefour de deux cultures, le monde sémitique et le monde gréco-romain. Souvent il utilise des expressions, des clichés, des façons de raisonner et des méthodes rhétoriques qui le rendent encore plus obscur pour nous aujourd’hui. D’autant plus que dès le début et tout au long des siècles, ce témoin très passionné et personnel s’est vu impliqué dans de nombreux et délicats débats de culture et de théologie : pensons à la « justification », la loi et la foi, la grâce et les « oeuvres », l’ouverture au monde païen et déjà le défi de « l’inculturation », la « fondation du christianisme », la morale chrétienne, pour ne pas parler de sa « misogynie »…. Ces débats n’ont pas peu contribué à accentuer la réputation de Paul comme d’un auteur controversé, de fréquentation peu accessible et même parfois peu recommandable…

I. 2. Dans sa magnanimité, Dieu nous a tous sauvés : 2 P 3, 15-16

Revenons un instant sur le témoignage que nous venons de lire, la seconde lettre de Pierre, 3, 15-16 : ce retour introduira en même temps au thème de notre réflexion. Comme bien d’autres à cette époque l’auteur se range sous l’autorité de Pierre, mort environ un siècle auparavant. Il vit au temps de la fracture désormais explicite entre la communauté juive, normalement tolérée par le pouvoir romain, et la communauté chrétienne, et donc pour celle-ci le risque d’être considérée comme une secte parasite, et en conséquence pour elle la menace montante des persécutions. Il se trouve affronté à la lancinante énigme du retard de la Parousie : ce retour du Seigneur, promis, tant attendu, dont l’ajournement qui se prolonge met à mal le courage, la persévérance des fidèles. D’où la pressante recommandation : « Ayez donc d’autant plus de zèle, frères, pour affermir votre vocation et votre élection. Ce faisant, pas de danger que vous tombiez jamais ! » (2 P 2, 10).

Il développe alors la doctrine biblique du jugement final au terme de l’histoire, pour mettre en relief la patience de Dieu qui laisse à tous et à chacun l’opportunité de la conversion. D’où son exhortation au courage de la vigilance. Pour cela il s’appuie solidement sur « la parole des prophètes » et sur le témoignage des Apôtres : ils annoncent la « magnanimité de notre Dieu » que nous devons comprendre comme « salut » déjà accompli. Donc, retard, oui, du moins à nos yeux,  et combien éprouvant, combien mystérieux ! Mais qui ne peut en rien signifier de la part de Dieu un oubli, et qui pour nous ne saurait devenir la raison de l’angoisse, du laisser-aller ou de la désertion. À l’opposé du découragement, c’est le temps de la patience donc et de la vigilance, de l’espérance et de la ténacité : dans l’absolue certitude de l’oeuvre opérée par Dieu en Jésus Christ. Tel est pour l’essentiel l’enseignement de Paul, en toutes ses lettres, « selon la sagesse qui lui a été donnée ».

Saint Paul n’a jamais renié la culture biblique dans laquelle il a été éduqué, elle fait corps avec sa foi. À la différence très significative de la perspective développée par la culture hellénistique, l’histoire du monde  Paul la considère comme le « terrain », espace et temps linéaire, dans lequel Dieu réalise son dessein de salut conçu « dès avant la fondation du monde » (Ep 1, 3) : dessein d’amour, d’alliance, de vie, qui trouvera son plein accomplissement « à la fin des temps ». Aussi le déroulement du temps n’est-il pas aveugle, il n’est pas vide, il n’est pas un incessant va-et-vient fermé sur lui-même, dans lequel tout se répète et rien n’a vraiment de valeur réelle ni définitive. Selon la perspective biblique la succession du temps n’est pas un « éternel retour », elle est orientée, elle est histoire vraiment. Pensée et guidée par Dieu le Vivant, au regard de la foi l’histoire du monde devient histoire sainte. Pourvu que nous ne perdions pas de vue cette donnée capitale : « C’est que devant le Seigneur, un jour est comme mille ans, et mille ans comme un jour » (2 P 3, 8).

Selon sa miséricordieuse sagesse, pour réaliser dans cette succession temporelle son dessein éternel, dans la suite du temps Dieu a fixé une « plénitude » : la complète et irréversible manifestation qui dans la succession des siècles, pour tous et pour toujours, marque le sommet. Les temps sont complets, ils sont remplis, les promesses sont accomplies, l’attente du monde est comblée : dans le don du Fils de Dieu, né d’une femme comme tous et chacun – c’est l’insertion la plus authentique, la solidarité la plus radicale qui nous unit tous par delà toutes différences – : ce Fils, Jésus, est né sous la Loi pour nous libérer de la fonction de la Loi et instaurer pour tous l’adoption filiale (Ga 4, 4-5). Dans la continuité qui assure l’indispensable unité, nous  sommes en présence d’une initiative souveraine et unique : au sein de l’histoire universelle elle dessine un « avant » et un « après » qui retentit dans l’expérience de chaque personne, dans l’expérience de Paul notamment.

Bien souvent au fil des textes pauliniens nous retrouvons cette affirmation, elle est au coeur de notre foi. En cette initiative « apparurent la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour les hommes », sa « philanthropie » (Tt 3, 5). Alors « vous vous êtes lavés, vous avez été sanctifiés, vous avez été justifiés par le nom du Seigneur Jésus Christ et par l’Esprit de notre Dieu… vous avez été achetés à prix fort… » (1 Co 6, 11 et 20). Maintenant et pour l’ «après », « la grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes, s’est manifestée, nous enseignant à renoncer à l’impiété, pour vivre en ce siècle présent dans la réserve, la justice et la piété, attendant la bienheureuse espérance et l’Apparition de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, le Christ Jésus. Il s’est livré pour nous… pour purifier un peuple qui lui appartienne en propre, zélé pour les belles oeuvres » (Tt 2, 11-14). « Ce sont de nouveaux cieux et une terre nouvelle que nous attendons selon sa promesse, où la justice habitera » (2 P 2, 13).

En peu de mots nous avons là le noyau du message de saint Paul : au coeur de l’histoire marqué par la venue du Christ Sauveur, la réconciliation universelle a été réalisée pour tous. Voilà pourquoi, malgré les difficultés et précisément en raison de ces difficultés – car il s’agit du contenu et du sens de notre histoire, le défi de la foi y compris pour notre temps toujours si incertain et si obscur – Paul est une voix, un témoin unique et incontournable. Ces textes parmi d’autres proclament la présence du Christ au point/sommet de la vie du monde, point historique déterminé par l’insertion la plus vraie possible dans notre condition humaine, naissance, vie, passion et mort du Fils de Dieu, et sa résurrection. Intervention décisive : pour aujourd’hui et pour demain elle confère tout son poids de « vie divine » à notre accueil dans la foi, elle appelle et rend possible la cohérence effective attestée par la conduite de notre vie. Pour tous et pour chacun, elle éclaire notre quotidien à sa juste place dans l’histoire du monde, à la lumière du projet de Dieu : ce qui concrètement implique sérieux et responsabilité, engagement et abandon, joie reconnaissante et tension de l’espérance ouverte sur la vie éternelle mais traduite dans l’humble fidélité au présent.

I. 3. Paul « témoin » : une parole forte, enracinée dans une expérience unique

Ce sont certes de beaux textes que nous aimons retrouver au fil de l’année liturgique. Mais il ne s’agit pas de textes seulement, si inspirants soient-ils. Ce n’est pas d’abord un enseignement élaboré par un docteur, des écrits laissés comme un ensemble organisé, à scruter avec acuité, à presser et à transmettre comme une doctrine, comme un système bien construit pour être bien compris. Pour l’Église, notamment pour le Père Dehon qui, plus que théologien d’école, est passionné de la relation personnelle avec le Christ, ces textes de Paul renvoient à une expérience bouleversante,  unique, qui a changé radicalement la vie d’un homme et de nombreux hommes et femmes après lui. Une expérience qui pour tous, Juifs et Païens, « Barbare ou Scythe, esclave ou homme libre » (Col 3, 11) sans nulle discrimination, ouvre une voie vraiment nouvelle : « Si quelqu’un est dans le Christ, c’est une création nouvelle…, un être nouveau est là » (2 Co 5, 17). Aussi « renouvelez-vous…, revêtez l’Homme Nouveau, qui a été créé selon Dieu, dans la justice et la sainteté de la vérité » (Ep 4, 23-24). « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave, ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3, 18). Une nouvelle « création » : par-delà les différences de toutes sortes – et saint Paul renvoie à celles qui sont les plus discriminantes, le sexe, la race avec son histoire et sa culture, la situation sociale –, c’est l’oeuvre absolument gratuite qui caractérise la souveraine puissance de Dieu, « le Seigneur, le Dieu Très-Haut qui créa ciel et terre » (Gn 14, 22). Pour Paul précisément, c’est le renversement complet de sa propre existence, comme il en fait l’expérience aux portes de Damas.

Il n’a pas connu personnellement Jésus comme les autres Apôtres, « ces hommes qui nous ont accompagnés tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu au milieu de nous en commençant au baptême de Jean jusqu’au jour où il nous fut enlevé » (Ac 1, 21-22). Une situation qui n’a pas été admise sans tension ; si elle le met à part parmi le groupe des Douze, en même temps elle nous le rend plus proche, partenaires dans la même position pour l’adhésion de la foi. Cinq ans environ après la mort et la résurrection de Jésus, il a été rencontré, renversé, « conquis » (Ph 3, 12) par le Ressuscité, invisible mais qui se révèle ici dans la force surprenante de sa présence à notre monde, en s’identifiant à la communauté des croyants, la toute jeune Église qui est son Corps : « Qui es-tu, Seigneur ? – Je suis Jésus que tu persécutes ! » (Ac 9, 5).

C’est le Seigneur : loin d’être ce faux prophète prétentieux mais finalement humilié et éliminé par les hommes et maudit de Dieu, il est le Vivant au coeur de ce groupe d’hommes et de femmes qu’avec frénésie Saul prétendait éliminer, un Vivant qui intervient puissamment mais au plus profond des consciences. C’est lui, Saul, ce pharisien irréprochable et brûlant de zèle, « ne respirant toujours que menaces et carnage à l’égard des disciples du Seigneur » et qu’il pensait enchaîner et réduire au silence (Ac 9, 1-2), c’est lui qui maintenant est mis à terre, aveuglé par la clarté qui l’enveloppe. Mais bien vite, et précisément par la médiation de sa communauté persécutée, Jésus le remet debout ; dans la participation à sa mort/résurrection par le baptême il lui rend ses forces, il est la Lumière qui lui rend la vue et l’illumine, il est une Voix qui lui parle au coeur et lui confie une mission frontalement opposée à la sienne propre. Un renversement radical, il va générer une tout autre compréhension sur un passé qui était sa fierté, il va tout resituer, tout redimensionner pour tout transfigurer : « Tout est à vous, le monde, la vie, la mort, le présent, l’avenir : tout est à vous, mais vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu » (1 Co 3, 21-23). Souvent, discrètement mais avec une conviction sans faille, en plusieurs passages qui sont avant tout des confidences, et surtout par la détermination qui traverse tout son être, l’Apôtre revient sur cette expérience bouleversante, elle inspire et commande sa vie. Sa rencontre après la mort et la Résurrection personnalise l’«avant » et l’«après » que la naissance du Fils de Dieu dans notre condition actuelle a introduits pour tous.

I. 4. Christ s’est fait le Serviteur mis en croix, il est établi Seigneur. Il m’a aimé, c’est Lui qui vit en moi !

Cette expérience, Paul la comprend et la vit comme une élection tout à fait personnelle, un choix préparé et qui le dépasse absolument, un appel reçu de Dieu : « Quand Celui qui dès le sein maternel m’a mis à part et appelé par sa grâce daigna révéler en moi son Fils pour que je l’annonce parmi les païens… (Ga 1, 15-16 : notons l’insistance sur le « moi », « en moi », « je », et la souveraine initiative de Dieu…). L’Évangile qu’il annonce, il ne l’a pas ni reçu ni appris des hommes, mais bien par une « révélation » de Dieu lui-même (1, 12). Une authentique grâce, la prévenance et le don de Dieu pour une vocation et une mission prophétiques, celles même qu’avaient reçues Jérémie et le Serviteur dans le second Isaïe : donc parfaitement insérées dans l’histoire sainte du peuple élu, mais désormais toutes centrées sur le Fils, le Ressuscité. Adhérer à Lui le révèle, le fait connaître comme salut accompli pour tous, réalisant en plénitude le projet de Dieu. Et « aussitôt…, sans consulter chair ni sang », « sans recourir à aucun conseil humain » (Ga 1, 16), Paul obéit, comme avaient obéi Marie, et les premiers disciples, chacun suivant le caractère propre de l’appel…

Bien vite, durement confronté à l’opposition violente des Judéo-chrétiens – chrétiens venus du judaïsme – il revendique avec énergie de « n’avoir rien voulu savoir sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié » (1 Co 2, 2) : ce Jésus précisément que peu auparavant il poursuivait d’une « persécution effrénée… en partisan acharné des traditions de mes pères » (Ga 1, 13-14).. En face de ses détracteurs il proteste : « Je suis crucifié avec le Christ ; et ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2, 19-20).

Ce sont des confidences enflammées, d’un homme passionné : riche de culture, grâce à l’hérédité reçue de son origine et de sa formation, « il faisait des progrès dans le judaïsme où il surpassait bien des compatriotes de son âge » (ibid.), doté des nombreux « avantages » et « gains » dont se prévalaient les « Israélites, ses frères, ceux de sa race selon sa chair » (Rm 9, 3). À tout cela il a renoncé. Il a tout laissé « perdre », il le considère désormais comme « déchets », « afin de gagner le Christ, et d’être trouvé en lui, n’ayant pas comme justice à moi celle qui vient de la Loi, mais celle par la foi au Christ, celle qui vient de Dieu et s’appuie sur la foi… Oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l’avant, tendu de tout mon être et je cours vers le but, en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus » (Ph 3, 7-14). « Persécuteur de l’Église », « le dernier de tous », « l’avorton » : « c’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, j’ai travaillé plus qu’eux tous : oh !, non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi. Bref, eux ou moi, voilà ce que nous prêchons, et voilà ce que vous avez cru » (1 Co 15, 8-11).

Dans ces phrases, un plaidoyer qui hors de son contexte serait presque provocant, nous avons tout saint Paul : son extrême sensibilité, sa passion et sa force de conviction, la « séduction » exercée par le Seigneur, le retournement complet qui s’en est suivi, et le zèle qu’il met à l’annoncer, une expérience éminemment personnelle et en même temps profondément communautaire! Fondateur des communautés chrétiennes dans le monde païen, il a ouvert l’Évangile et l’Église apostolique à la mission universelle, selon le dessein de Dieu en Christ, comme le chante l’hymne ancien qu’il reprend dans sa lettre aux Philippiens : « Christ Jésus, étant dans la forme de Dieu, n’a pas usé de son droit d’être traité comme un dieu mais il s’est dépouillé, prenant la forme d’esclave. Devenant semblable aux hommes et reconnu à son aspect comme un homme, il s’est abaissé devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix. C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé et lui a conféré le Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et que toute langue proclame que le Seigneur c’est Jésus Christ, à la gloire de Dieu le Père » (Ph 2, 5-11).

I. 5.  De saint Paul au Père Dehon…

Ce ne sont pas là des textes quelconques, et de faible enjeu. C’est un témoignage qui exprime le coeur de la foi chrétienne, l’amour qui est devenu l’unique raison de vivre de Paul, pour qu’il devienne notre unique raison de vivre. Et ce n’est pas un hasard s’ils comptent aussi parmi les textes le plus souvent visités par le Père Dehon : comme en filigrane ils annoncent cette « proximité » de tempérament, cette « fraternité » déjà signalée plus haut entre ces deux témoins du Christ.

Avant tout ils mettent à la toute première place le mystère du Fils de Dieu devenu l’un de nous, ce mystère de l’Incarnation que célèbre notre liturgie de Noël. Le jeune adolescent Léon s’en souvient comme d’un moment tout à fait déterminant de sa propre expérience, les premières lueurs d’une vocation que son éducation en famille avait lentement préparée. Après les trois messes de la nuit, il s’attarde auprès de la crèche, au collège d’Hazebrouck : « Je reçus là une des plus fortes impressions de ma vie. Notre Seigneur me pressa fortement de me donner à lui. L’action de la grâce avait été si marquée qu’il me resta l’impression que ma conversion datait de ce jour-là. Comment en dirai-je toute ma reconnaissance au tout aimable enfant Jésus » (NHV I, 26r°) : « Les plus grandes grâces de ma vie, ma vocation et mes ordinations sacerdotales, datent de Noël ; aussi j’aime extrêmement ce mystère de paix, d’amour et d’immolation. Le temps de Noël est un temps de naissances pour les vocations. Veuillez, Seigneur, en donner beaucoup de votre choix à votre chère Oeuvre » (NQT IV/1887, 10r-v). Par la suite il se ressourcera très souvent à partir de cette contemplation fervente du mystère du Verbe fait chair.

En même temps et avec le même émerveillement dans ces textes il accueille l’annonce de la Croix glorieuse où s’accomplit pleinement la « venue du Fils dans notre chair, dans notre monde », la Croix expression suprême et indépassable de son amour pour les « siens » : Jésus envoyé, venu pour nous, « pour qu’on ait la vie, et qu’on l’ait en abondance » (Jn 10, 10) ; Jésus qui « accomplit » sa mission dans le don de sa vie pour ses amis (cf. Jn 15, 13), jusqu’au « tout est accompli » et à la remise de son esprit (Jn 19, 30). « Aimons la Croix, si nous aimons Jésus » (Sermon pour l’Invention de la sainte Croix, 1873, MND, 115). « C’est au pied de la Croix que j’aime à méditer le mystère du salut » (Retraite de Braine, 1893, 9 ; in NQT, volume 1er, p. 376).

En recevant de l’hymne paulinien l’invitation à proclamer le précieux Nom de Jésus, « Dieu-Sauve », le Père Dehon y trouve donc le condensé de notre foi, sous la forme de l’adoration, la sienne unie à celle de l’univers, de « toute langue » : Jésus Serviteur établi Seigneur et unique Sauveur, en raison de son humble et douloureuse obéissance vécue dans l’abandon, Sauveur en raison de l’amplitude de son amour. Pour lui, « sans le nom de Jésus, tout nourriture spirituelle est insipide et sèche ». Ce saint Nom, qui désigne l’identité tout à fait unique et la victoire opérée par Dieu, « le » Nom, Paul le mentionne plus de deux cent fois dans ces lettres, remarque le Père Dehon. Il désigne bien plus qu’une simple dévotion parmi d’autres : « Ce nom est la joie de notre coeur… il est force pour l’action », « ceux qui aiment Jésus me comprennent », « apprenons donc à profiter pleinement du saint Nom de Jésus… » ( dans une homélie « sur le Saint Nom de Jésus » en 1875 ; cf. MND 268-273).

I. 6. Le Père Dehon et  saint Paul, une rencontre à travers la vie et le message : pour nous aussi, aujourd’hui…

Très attentifs à sauvegarder l’indispensable proportion et à exclure toute prétention, nous pouvons nous risquer à avancer ceci : le coeur de la vie, du message de Paul, rappelé brièvement ici, nous annonce aussi le coeur de la vie et du message du Père Dehon ! Toujours en communion d’Église, à sa propre mesure et selon sa grâce, à la suite de tant d’autres maîtres et témoins, tous sous la conduite de l’Esprit que nous recevons pour qu’il nous conduise chacun et ensemble à la Vérité tout entière (Jn 16, 13).

Aujourd’hui, en cette année consacrée à la Parole et où en même temps nous commémorons le bimillénaire de la naissance de l’Apôtre des nations, la communauté chrétienne est invitée solennellement à prendre une conscience renouvelée de la valeur permanente de cette Parole de Dieu : elle est appelée à « revisiter » notamment l’héritage transmis par saint Paul, si elle entend demeurer vivante et forte dans la foi, protagoniste crédible de l’histoire accomplie en Christ, le Fils de Dieu, mort et ressuscité à la plénitude des temps. Depuis 20 siècles, Paul, témoin unique mais exigeant, a suscité de très nombreux interprètes, hommes d’étude et de foi, personnalités « spirituelles » qui vivent et s’efforcent de transmettre dans l’actualité de leur temps sa passion pour le Christ. Ce sont des intermédiaires, des « relais », nécessaires et complémentaires, sur une route toujours ouverte sur « l’aujourd’hui de Dieu » (cf. RV 144).

Très simplement et à sa façon le Père Dehon est un de ces relais. Il l’est tout particulièrement pour nous, pour ceux et celles qui trouvent significative son inspiration, ils y puisentt le stimulant pour leur consécration, pour leur adhésion au Seigneur, pour la fidélité à vivre selon l’Évangile leur vocation de baptisés. Aidés de ce que nous venons de rappeler, et de l’abondance des études, des leçons de l’expérience, du ministère de prédication, personnellement et ensemble nous pouvons librement tenter de repérer quelques aspects plus expressifs de la proximité entre l’Apôtre et notre Fondateur.

À titre d’exemple seulement, mais aussi comme de possibles thèmes de travail, pour la réflexion personnelle et communautaire, voici quelques pistes : le salut considéré comme mystère de « magnanimité », générosité et gratuité, mystère d’amour dans le don et pour la réponse. La centralité du Christ dans « l’économie de salut » : en Dieu le don du Fils Unique et en ce Fils l’oblation rédemptrice pour la gloire du Père et pour la vie du monde entier, pour nous entraîner avec Lui dans l’offrande de nos vies ; pensons ici en particulier à saint Irénée, si cher au Père Dehon. Dans la même ligne, l’accent mis précisément sur notre histoire humaine, dont la permanente obscurité pourrait empêcher de saisir l’incontestable contenu : en Christ la parfaite réalisation du dessein de Dieu, « qui nous a élus en Christ dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’amour, déterminant d’avance que nous serions pour Lui des fils adoptifs par Jésus Christ » (Ef 1, 4-5).

En conséquence le sérieux de l’engagement pour l’accueil et le service du Règne du Coeur de Jésus dans l’histoire tourmentée de notre temps, « les âmes et les sociétés ». L’extrême attention portée à l’amour très humain du Coeur de Jésus, un coeur, une existence authentiquement humaine, amour qui dit sa profondeur et sa délicatesse dans la capacité à toucher les coeurs, dans la renconre et la conversion des personnes, dans l’éveil à une vie nouvelle pour l’avènement d’un monde nouveau, le Royaume du Père. L’insistance sur la dignité de chaque personne, sur les valeurs humaines ou « profanes » qui parlent à ce monde (cf. les « Béatitudes »), un langage accessible à tous et qui est décisif aujourd’hui pour la pertinence de notre témoignage de croyants dans un monde « sécularisé ». Mais dans la vérité et l’humilité, bien avertis et bien conscients de « porter un trésor en des vases d’argile » (2 Co 4, 7) ; avec confiance pourtant et par une énergie soutenue, pour une mission ouverte sur l’univers. La « sublimité de la connaissance du Christ mon Seigneur » dans le mystère de son Incarnation et de sa Passion glorieuse, et la joyeuse conviction de souffrir, de « compléter dans notre chair ce qui manque aux tribulations du Christ pour son Corps, qui est l’Église » (Col 1, 24). Aussi l’application concrète, effective, à vivre selon l’Esprit de Jésus, dans le réalisme de la foi – pensons spécialement à la présence eucharistique de Jésus, qui « divinise » la terre et annonce réellement sa transfiguration, – dans la liberté de l’amour inventif et zélé en oeuvres de bien. Et l’espérance, enracinée dans la foi et mise en oeuvre à travers un optimisme tenace, un élan qui prend appui sur le mystère du Seigneur vivant et qui nous ouvre sur un horizon sans limite : « Tout est à vous, vous êtes au Christ, le Christ est à Dieu »…

Tout ceci, seulement esquissé, essayons maintenant de le vérifier ( !) ensemble, à partir de deux textes de Paul qui sont parmi les plus fréquentés par le Père Dehon : surtout Galates 2, 29-20, cité plus de 130 fois, complété par Philippiens 1, 21. Lui-même le Père Dehon les rapproche souvent dans sa méditation, dans son commentaire. Ces deux textes sont tirés de lettres dont l’authenticité est unanimement reconnue et qui sont proches par la date de leur rédaction : la lettre aux Galates autour de l’année 50, celle aux Philippiens entre 56 et 63 (mais ici pas d’unanimité…). Cela nous permettra, j’espère, de concrétiser un peu ce qui vient d’être dit, et de nous enrichir dans l’inspiration dehonienne. Sans oublier cependant que dans l’oeuvre écrite du Fondateur nous trouvons bien d’autres textes bibliques souvent exploités : ils ont vraiment nourri sa vie, selon des insistances diverses et complémentaires, ils sont riches de sens pour approcher notre « spiritualité ».

II. Galates 2, 19-20, dans la vie et dans la prédication de saint Paul

La lettre adressée aux Galates, plus longue, est de beaucoup aussi la plus complexe. C’est la plus personnelle : l’Apôtre en est l’unique expéditeur – celle aux Philippiens est envoyée par Paul et Timothée, tous deux « serviteurs du Christ Jésus » (Ph 1, 1). Il s’agit avant tout d’une vive et vibrante défense, une apologie pour justifier et sauver son ministère apostolique, l’Évangile qu’il prêche et avec les conséquences qui en découlent. C’est l’unique lettre adressée à un groupe de communautés, toute une région confrontée à un même péril: la crise surgie au sein des communautés de Galatie, au centre et au nord de l’actuelle Turquie. Celle aux Philippiens, comme toutes les autres, est envoyée à une communauté unique, celle de Philippes, une riche cité de la Macédoine, au nord de la Grèce.

II. 1. Une grave crise parmi les communautés chrétiennes de Galatie

Pour comprendre le style souvent provocateur et surtout le contenu, important bien que polémique, de Galates, il nous faut faire une brève allusion au contexte : l’origine et la vie des communautés chrétiennes en Galatie, et la crise qui les met en sérieux péril.

Au cours de son second voyage missionnaire, entre 47 et 51, dans cette région montagneuse et assez pauvre Paul a fondé plusieurs communautés, Derbé, Lystres, Iconium… Venus de Jérusalem ou d’Antioche, quelque temps après lui des prédicateurs judéo-chrétiens viennent prêcher un Évangile différent, en réalité « un autre Évangile » (1, 6-7) qui déforme gravement celui annoncé par Paul.

Quel est problème en jeu ? Annoncer Christ aux païens, est-ce possible, est-ce valide selon le plan révélé par Dieu dans l’histoire ? C’était la vocation particulière de Paul, reconnue par la jeune Église ; dans le progrès de l’évangélisation elle devenait désormais le défi majeur. Si l’on donne une réponse positive à cette question, quelles conditions remplir pour cette annonce ? Faut-il prêcher seulement Christ et l’Évangile dans sa nouveauté, ou au contraire en plus et surtout imposer aux païens en démarche de conversion la loi juive, avec ses nombreuses prescriptions sur les aliments, les rites, le calendrier, et surtout la circoncision, une pratique ancienne : chère aux juifs qui la considèrent comme le symbole et le signe physique de l’appartenance au peuple élu, elle répugne au contraire quand elle n’est pas interdite dans le monde grec, dans le paganisme autour d’Israël ? Dans la vie de chaque jour, le contraste est constant et souvent violent au sein des communautés : agitation, confusion, désarroi, divisions. Par-delà les questions de personnes, en particulier la contestation autour de Paul, par-delà les difficultés soulevées dans le quotidien (au marché, autour des aliments purs et impurs, le sabbat, les prières, les contacts, la circoncision…), l’enjeu est capital : y est en question la relation du Christ avec son peuple, Israël, et l’ouverture aux « Gentils ».

II . 2. Mes oeuvres selon la Loi, ou la foi dans le don gratuit de Dieu en Christ ?

Le conflit oppose la foi au Christ, l’unique Sauveur de tous, foi ratifiée par le baptême et mise en pratique dans une vie imprégnée de l’Évangile, donc une vie « chrétienne » suite à l’appartenance au « Christ », ou une adhésion qui resterait à intégrer dans la fidélité primordiale à la Loi ? Doit-on maintenir en absolu, même en l’étendant aux « nations », le privilège d’Israël en tant qu’unique peuple élu pour l’Alliance et qui attache son identité à l’observation de la Loi avec toutes les traditions humaines adjointes ? Comment comprendre alors que Jésus vient « donner plein accomplissement » à la Loi et aux Prophètes, sans pourtant « abolir » (cf. Mt 5, 17). Où se trouve la nouveauté, et où la continuité, et selon quelle priorité ? « Accomplir » : cela signifie-t-il supprimer, invalider, ou plus profondément donner le sens vrai et complet, assumer et porter à sa perfection la Loi, en la rendant à son rôle précieux de « pédagogue »?…

Pour le temps de Jésus dans ses conditionnements historiques, mais pour nous aussi aujourd’hui, en fin de compte : qui est Christ ? Quelle place occupe-t-il dans la prédication de l’Évangile, dans l’adhésion à la parole apostolique, dans le vécu des chrétiens ? « Quand Christ vint, à la plénitude des temps », les promesses prophétiques ont-elles été vraiment et parfaitement réalisées en Lui ? Est-ce en Lui, par sa Parole et dans sa vie, dans sa liberté qui a tellement étonné et scandalisé comme aussi dans son obéissance, que les exigences de la Loi trouvent leur entière vérité ? Ou est-il tout simplement un témoin, un de plus, un « prophète » parmi tant d’autres, quand on ne le prend pas pour un imposteur dangereux car il vient « mettre le trouble dans notre nation » (Lc 23, 2) ? Et quelle est l’autorité de ceux qui l’annoncent, Paul, les Apôtres, son Église, en comparaison de celle de Moïse et de la Loi qu’il transmet et qu’il faudrait pratiquer comme l’unique voie de salut, de « justification » ?

Ce sont des questions de fond, elles sont posées depuis le début de l’Église apostolique, elles le restent : pensons à l’élimination violente de saint Étienne dans les Actes des apôtres, au conflit au sein même du groupe des Douze, pour lequel Paul passe comme « un avorton ». Et tout au long des deux millénaires de notre histoire… : les relations très douloureuses, conflictuelles, entre le monde juif et l’Église inséparables de l’ensemble de la société, les timides progrès depuis quelques décennies et la tension qui demeure. Comment, dans la recherche universelle de la vérité pour le bien de l’humanité, comment ensemble, Juifs et chrétiens, servir en authentique fidélité la même foi au Dieu unique et souverain, le Dieu de l’Alliance avec un peuple pour s’étendre à toutes les « nations », comment servir la mission de l’annoncer présent au coeur de notre histoire : la même histoire sainte, mais qui désormais pour nous est tout entière pénétrée de la Lumière qui brille sur la face du Christ Ressuscité. On pourra relire la réflexion décisive de Paul notamment en 2 Co 3 et 4 : « En effet le Dieu qui a dit : Que des ténèbres resplendisse la lumière, est Celui qui a resplendi dans nos coeurs, pour faire briller la connaissance de la gloire de Dieu, qui est sur la face du Christ » (2 Co 4, 6).

II. 3. Actualité de cette question : pour notre temps aussi…

En tenant compte de la situation toute particulière, références culturelles et langage, la question nous concerne directement aujourd’hui, elle appartient au coeur de notre foi à travers les siècles. La menace qui est apparue dans les communautés galates revient à relativiser Christ, sa place absolument unique et indépassable dans l’histoire du salut telle que Dieu l’a établie. En conséquence, et en simplifiant, comment comprendre et vivre l’adhésion à Christ : dans la conversion et la foi, ou seulement selon une appartenance qui reste attachée en définitive à une pratique humaine, extérieure, et qui se révèle impossible à vivre complètement? Relativiser le Christ, Lui qui vient tout relativiser, nos pratiques, nos appartenances, nos traditions et nos certitudes ! Notre salut dépend-il de l’observation d’une Loi, et concrètement des oeuvres humaines qui en découlent, serait-il avant tout question d’aliments, de rites, de circoncision ? Avec la constante tendance à comptabiliser les mérites, à faire valoir des prétentions y compris dans la relation à Dieu : le mépris à l’égard du publicain pécheur, l’orgueil en considération de notre justice propre, le refus de la mission du Médecin venu pour les malades que nous sommes tous, la jalousie du fils aîné qui reste en dehors de la fête de famille lors du retour de son frère « prodigue » : autant d’allusions qui montrent combien la très vive réaction de Paul rejoint le fond même de l’Évangile prêché par le Christ.

Ou le salut réside-t-il dans la communion vitale au Christ, sa vie, sa mort, sa résurrection ; dans la foi, c’est-à-dire le joyeux accueil d’un don entièrement gratuit, une « création nouvelle » qui guérit et renouvelle le coeur de l’intérieur même de notre être, et nous libère pour nous rendre capables d’un amour authentique ? Cette « liberté » qui résume le don en Christ, est-elle en réalité le fruit de l’adoption filiale dans l’Unique Engendré pour une existence selon l’Esprit, ou une liberté bien réduite qui en réalité nous laisse esclaves des oeuvres, dépendants d’une justice qui vient de nous ? Ce n’est en rien un détail de seconde importance : en définitive, qui est Christ pour nous, pour moi, dans ma foi et dans la conduite de ma vie ? Comment, aujourd’hui, cela se traduit en vérité d’être et d’agir reçue de Lui et en Lui dans ma communauté ? Nous le comprenons, il s’agit bien de choisir entre deux « Évangiles », celui du Christ prêché par Paul, révélé dans la rencontre de Damas, ou un « autre », l’Évangile de la Loi quitte à y ajouter le Christ. Pour Paul il y a seulement « l’Évangile de Christ », (Ga 1, 7), cette très heureuse Bonne Nouvelle du salut en Lui, de la liberté dans l’Esprit du Ressuscité. Dans le résumé d’une formule brève comme il les aime, pour Paul « vivre, c’est Christ » (Ph 1, 21) !

La longue lettre aux Romains, qu’on n’a jamais fini d’approfondir, développe en détail cet Évangile, « force de Dieu pour le salut de tout croyant, du Juif d’abord, puis du Grec » (Rm 1, 16). Dans celle aux Galates, pour rendre justice à ce même Évangile, Paul commence entre tout de suite par une âpre polémique, il passe directement à l’apologie. Sans hésiter à trancher catégoriquement, à user de l’ironie mordante, et en poussant le contraste jusqu’à l’extrême. C’est la réaction à chaud de quelqu’un, passionné et falsifié, mis en cause d’une façon sournoise sur ce qui lui tient le plus à coeur : l’intention de ses adversaires est bien de détruire la « vérité de l’Évangile » (Ga 2, et 14), de supprimer le Christ finalement, ce Christ qui est tout pour lui ; sans exclure l’intention de mettre définitivement hors jeu ce prédicateur qui a si radicalement retourner sa veste… Il n’y a donc aucune concession possible : « Nous l’avons déjà dit, et aujourd’hui je vous le répète : si quelqu’un vous annonce un évangile différent de celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ! » (1, 9). Ceci, dans la plus stricte fidélité : la « révélation » reçue en rencontrant le Ressuscité dans sa communauté a bouleversé sa vie ; mais c’est en réalisant la vocation initiée et déjà accomplie en Abraham, qui n’appartient pas au régime de la Loi, mais bien à celui de la foi. Et c’est en tant que tel que le patriarche reçoit la bénédiction pour toutes les nations de la terre (cf. Gn 12, 2-3, et après la demande du sacrifice d’Isaac, 22, 17-18) : dans l’alliance d’amour proposée par Dieu, dans l’appel à un abandon entier, la réponse de la foi/confiance dont Abraham est « le père » et qui ouvre sur une nouveauté radicale par une fidélité entière, dans la grâce.

II. 4. Le texte de Galates 2, 19-20

Ce sont les deux versets qui nous intéressent plus particulièrement dans cet exposé. Ils sont redoutables par leur concision, dépendants d’une culture dans laquelle Paul a été formé durant de longues années et qu’il possède à fond. Tentons d’aller à l’essentiel le plus clairement possible, nous ne pouvons en faire l’impasse si nous voulons saisir la portée du passage.

[Pour l’étude de ce passage difficile, compréhension et interprétations, cf. le récent livre de Jean-Pierre Lémonon, L’épitre aux Galates, Commentaire biblique : Nouveau Testament, n. 9. Cerf 2008 ; pour le passage en question, cf. les pages 97-110. Cf. aussi Joseph Ponthot, La foi sans la Loi, L’épître de Paul aux Galates, Bruxelles 1991 ; et Paul-Dominique Dognin, « La Foi étant venue », l’Épître aux Galates, Lumen vitae 2001. Pour l’ensemble de cet exposé, je me sers aussi du livre de Chantal Reynier, Pour lire saint Paul, Cerf 2008].

Relisons d’abord le passage d’où ces deux versets sont tirés : Ga 2, 15-21:

« (15) Nous sommes, nous, des Juifs de naissance, et non de ces pécheurs de païens ; (16) et cependant, sachant que l’homme n’est pas justifié par la pratique de la Loi, mais seulement par la foi en Jésus Christ, nous avons cru, nous aussi, au Christ Jésus, afin d’obtenir la justification par la foi au Christ et non par la pratique de la Loi, puisque par la pratique de la Loi personne ne sera justifié. (17) Or si, recherchant notre justification dans le Christ, il s’est trouvé que nous sommes des pécheurs comme les autres, serait-ce que le Christ est au service du péché ? Certes non ! (18) Car en relevant ce que j’ai abattu, je me convaincs moi-même de transgression. (19) En effet, par la Loi je suis mort à la Loi afin de vivre à Dieu : je suis crucifié avec le Christ ; (20) et ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi. (21) Je n’annule pas le don de Dieu ; car si la justice vient de la loi, c’est donc que le Christ est mort pour rien »

Pour la précision je propose la division suivante :

Verset 19 (a) : « en  effet, par la Loi je suis mort à la Loi afin de vivre à Dieu (ou : pour Dieu)

( b) : « je suis crucifié avec le Christ »

Le Père Dehon cite presque exclu