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Récits de vie des Fraternités en classe ouvrière ( I. et II.)

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PRÊTRES DU SACRÉ-CŒUR

Province Europe Francophone

 

FRATERNITÉS EN CLASSE OUVRIÈRE

 

 

RÉCITS DE VIE

 

 

 

TABLE DES SIGLES

 

ACE

Action catholique des enfants

ACE-MO

Action catholique des enfants en monde ouvrier

ACO

Action catholique ouvrière

AFPA

Association de formation professionnelle des adultes

ANPE

Agence nationale pour l’emploi

APSECC

Association protection sociale et caisse des cultes

CCAS

Centre communal d’action sociale

CCFD

Comité catholique contre la faim et pour le développement

CFDT

Confédération française démocratique du travail

CFE/CGC

Confédération française de l’encadrement/confédération général des cadres

CGT

Confédération générale du travail

CGT-FO

Confédération générale du travail - Force ouvrière

CHS/CT

Comité hygiène et sécurité/conditions de travail

CLCV

Consommation logement cadre de vie

CLRIF

Comité locale de résistance aux infiltrations fascistes

CMR

Chrétien en monde rural

Cst

Constitution des Prêtres du Sacré-Cœur

HLM

Habitation à loyer modéré

JOC

Jeunesse ouvrière chrétienne

LO

Lutte ouvrière

MCR

Mouvement chrétien des retraités

MDF

Mission de France

MO

Monde ouvrier

MRJC

Mouvement rural de la jeunesse chrétienne

PCF

Parti communiste français

P et T

Poste et télécommunications

PFCO

Petites fraternités en classe ouvrière

PO

Prêtre ouvrier

PS

Parti socialiste

SCJ

Congregatio Sacerdotum a Sacro Corde Jesu (Sigle de la Congrégation des Prêtres du Sacré-Cœur).

SDF

Sans domicile fixe

UL

Union locale

 

 

 

Allez au peuple !

 

 

 

« Allez aux vivants, allez au peuple, allez aux hommes …Il faut aller au peuple par la parole et par les œuvres… Il faut aller au peuple, à son foyer et à son atelier… Il ne suffit pas de porter la parole qui instruit et console, il faut s’occuper de ses intérêts temporels…

 Allez au peuple… sortez de votre sacristie car vous êtes pour votre part le sel de la terre, de la société et la lumière de la vie sociale …

Il n’y a qu’une pratique qui est d’aimer en tous temps, en tous lieux, en toutes situations… La voie de l’amour est une voie de foi et par conséquent obscure et ténébreuse. On marche comme à l’aveugle sans savoir où l’on est conduit…

Allez au peuple : Faites en sorte que toute vie devienne une messe perpétuelle ! »

 

 

Ce sont là quelques invitations fortes que le Père Dehon adressait à la toute jeune congrégation des Prêtres du Sacré-Cœur de Saint-Quentin qu’il venait de fonder en 1878.

Le concile Vatican II, en 1965, demandait aux congrégations religieuses de réactualiser leur charisme en fonction des « exigences de l’église et du monde d’aujourd’hui ». C’est dans cet esprit de renaissance missionnaire retraduit dans une nouvelle « Règle de vie des Prêtres du Sacré-Coeur  » pour « accueillir l’aujourd’hui de Dieu » que se sont mises en place, en France, dès 1972, des petites fraternités spécialement en monde ouvrier.

L’urgence était bien de « repenser nos formes de présence et de témoignage » pour partager au plus près ce qui fait la vie des populations les plus modestes de nos cités et campagnes.

Des invitations fortes, une réactualisation du charisme, une urgence. Trois éléments qui sont, aujourd’hui encore, plus que jamais d’actualité !

Après quelque trente cinq ans d’histoire, des évêques et le père Paul Birsens, alors responsable provincial, nous ont demandé, à nous, « fraternités en classe ouvrière » de partager quelques aspects de ce que nous accueillons comme autant de « béatitudes » sur les chemins de notre mission et de la manifestation de la Bonne Nouvelle !


- I -

EN FRERES

POUR LA FRATERNITE

 

Que ce soit à Saint-Quentin, rue Saint-Laurent ou rue de Picardie, que ce soit en Côte d’Or à Brazay, Aubigny ou Lacanche, dans la région parisienne à Sainte-Geneviève, à Meaux, à Grigny, à Massy ou aux Ulis et quelles que soient les personnes, nous avons un peu toujours la même histoire : il s’agit quelque part du même peuple rencontré, de la même brûlante mission et des mêmes convictions.

 « Nous sommes heureux d’être ensemble, dit Antoine, dans un village où nous vivons des amitiés, des solidarités. Les rapports sont parfois rudes, mais ils sont faits de vérité, souvent de pardon et d’engagements communs (restos du cœur, C.C.A.S., syndicat, tâches à faire ensemble …) Finalement chacun peut se dire : « je suis du village » et les habitants nous considèrent comme des Lacanchois !

Nous sommes heureux et fiers de nos origines qui nous mettent de plain pied dans l’histoire des gens du village comme dans celle de nos camarades de travail. Ce que nous vivons ici est en cohérence avec nos origines, avec notre histoire. « Il est venu chez les siens ! »

Nous sommes ainsi partie prenante de ce peuple de“petits”dont nous parle l’évangile. Nous sommes heureux de pouvoir nous rendre proches de ceux qui sont encore les plus “petits”. Nous nous sentons ainsi un peu dans la ligne de l’évangile. Nous marchons, nous semble-t-il, sur les pas de Jésus et cela nous réconforte et nous fait tenir. Bien sûr lorsque nous sommes arrivés dans ces cités ou villages, beaucoup de questions se sont posées.

Ainsi se souvient Joseph D. « Lorsque nous sommes arrivés dans le quartier des Avelines, les gens nous ont observés : trois hommes ensemble dans un appartement…Pas de femmes ni d’enfants…mais très vite, les événements de la vie du quartier ont permis de nous identifier et peu à peu d’être reconnus et situés.

Chacun d’entre nous, en effet, a été amené à s’engager puis à prendre toute sa place qui dans la maison de quartier, qui dans l’amicale des locataires, qui à l’union locale C.G.T. ou C.F.D.T. Comment en effet rester tranquillement chez soi ou dans son coin quand une famille est en train de se faire expulser, quand les conditions de travail deviennent insupportables, quand des injustices ou des exclusions frappent des jeunes, des familles, des personnes parfois même des plus fragiles ? A chaque fois, nous avons pris nos responsabilités d’hommes, de citoyens, de chrétiens. A chaque fois nous nous sommes trouvés là. A chaque fois nous étions un peu plus situés.

Le fait d’être là avec des hommes et des femmes du quartier, de l’atelier, se “mouillant”pour les mêmes causes, se compromettant dans les mêmes manifestations, nous situait aux yeux de tous. Le fait d’être affrontés aux mêmes difficultés, de partager les mêmes colères, les mêmes humiliations mais aussi les mêmes espérances et convictions, nous faisait apparaître solidaires d’un peuple et rendait perceptible et crédible le message de la fraternité évangélique dont nous brûlons de témoigner ».

Bernard M. illustre les propos : « Quelque temps après avoir signé mon contrat d’embauche définitive, j’étais en train de faire un dépannage sur chaîne. Un chef siffle un ouvrier immigré et lui lance : « Eh toi, le rat, viens ici ! » Je proteste et m’accroche violemment avec le chef… Quelques jours après, je passe sur la chaîne et le marocain me fait signe depuis son poste de travail. Je m’approche croyant que sa machine avait un problème et je l’entends me dire « Il craint Dieu celui qui défend son frère ! » Je suis plus que surpris. Je lui demande ce qu’il veut dire. Il me rappelle l’accrochage avec le chef et ajoute : « On sait que toi t’es avec nous ! T’as le respect et le courage. »

Par contre mon chef de service me situait aussi peu à peu. Un jour il vient me voir à mon établi : « Tu sais Nanard, si tu veux pas avoir “d’emmerde” et si tu veux monter, faut pas t’occuper des autres et faut que tu évites certaines fréquentations » Il voulait parler d’un délégué C.F.D.T. qui venait de temps en temps discuter avec moi …sans doute parce que lui aussi m’avait repéré ! »

Dans le quartier c’est un peu pareil. Je me souviens qu’un matin, en rentrant du travail, j’avais rejoint des gens qui, devant un immeuble, s’opposaient à une expulsion…Je ne connaissais à l’époque pratiquement personne, sinon de vue quelques uns … Quelque temps après, je me suis joint à une manifestation en direction de la mairie pour une question de logement. Un des manifestants me dit « tiens vous êtes là ! Décidément on se rencontre toujours dans les mêmes bagarres » …. Il m’avait repéré… comme moi d’ailleurs ! Et c’est comme ça qu’on est devenu copains ! »

Ainsi, peu à peu nous sommes reconnus comme étant d’un quartier, d’un village, d’un peuple ; comme ayant choisi le parti pris de l’homme. Ceux qui nous entourent cherchent alors à nous situer dans un courant de pensée, dans un réseau…

« Un jour, poursuit Bernard, alors que je venais de prendre la parole devant l’Hôtel de ville, au nom des organisations syndicales, un vieux travailleur m’accroche et me dit : “C’est bien ce que tu as dit. Il faut se battre” puis il ajoute : “ tu sais je connais bien Paul B. et Marcelle C.” Paul était un Prêtre Ouvrier du département et Marcelle une religieuse, manœuvre dans une usine du secteur, tous deux syndiqués, l’un à la C.G.T., l’autre à la C.F.D.T. Ce travailleur, à sa manière voulait me dire qu’il me situait du côté de ceux qui se battent pour le respect et la dignité des hommes, bien sûr, mais aussi dans une Eglise qui prend parti, et qu’il respectait avec un bonheur certain! »

Nous sommes là, en effet, comme des frères pour servir la fraternité et finalement permettre à la Bonne Nouvelle de se dire.

« Evangéliser, faisait dire Eloi Leclerc à François d’Assise, dans “Sagesse d’un pauvre”, vois-tu, c’est dire à un homme : toi aussi, tu es aimé de Dieu. Pas seulement le lui dire, mais le penser. Et pas seulement le penser, mais se comporter à son égard de telle façon qu’il découvre qu’il y a en lui quelque chose de sauvé… » La fraternité des Ulis ne dit rien d’autre lorsqu’elle écrit : « Toute cette vie devient la matière de notre offrande eucharistique. Dans nos partages en communauté, nous nous aidons à reconnaître Dieu présent et agissant dans le cœur et les engagements des personnes dont nous partageons la vie. Nous repérons les signes de la Bonne Nouvelle qui est annoncée, nous semble-t-il, quand les gens de nos cités ou les compagnons de travail découvrent que, eux aussi, sont aimés de Dieu et ont du prix à ses yeux  »

 


- II -

HEUREUX D’ETRE LA ENSEMBLE

 

Lorsque nous regardons notre histoire nous voyons bien que la vie avec les personnes rencontrées, les événements et les situations traversées, nous ont transformés et qu’elle nous ont ancrés dans des convictions fortes.

Pour chacun d’entre nous, la vie religieuse n’a pas été un long fleuve tranquille mais bien une vie d’homme avec ses hauts et ses bas, avec ses convictions, ses doutes, ses remises en cause, ses tâtonnements mais aussi ses joies, ses espérances et surtout ses fidélités personnelles et communautaires polarisées par la mission …

 « Il y a eu bien sûr nos origines familiales, nous disent les frères de Lacanche, mais il y a eu aussi notre formation, nos vécus à Volkrange, Domois, Brazay, Aubigny. Il y a notre expérience de travailleurs avec le chômage, les formations professionnelles, l’A.F.P.A, la maladie et les accidents, les changements de travail, les licenciements, l’inspection du travail, les conditions de travail, les heures supplémentaires et l’insécurité du travail…

Et puis il y a les lieux qui nous ont permis de réfléchir, de comprendre et de tenir : le syndicalisme, l’action catholique avec le C.M.R., la M.R.J.C. mais aussi les petites fraternités en Monde Ouvrier et la Mission De France qui nous interpellaient sur ce monde dont l’Eglise est si loin ! …

Tout cela nous a fait participants des choix de la congrégation pour sortir de l’institution, se former humainement et choisir les petites fraternités. Ainsi nous avons pu mieux découvrir et partager la vie des gens, prendre conscience de ce que nous étions, de notre peuple, et devenir responsables de nos vies et des lieux où nous vivions … »

 

 

INTERPELLES DANS NOTRE VIE QUOTIDIENNE …

 

Ce que nous sommes devenus, nous le devons aux personnes rencontrées et à nos divers lieux de réflexion. Nous ne nous appartenons plus tout à fait. Nous sommes aussi « responsables de ceux qui nous ont apprivoisés! »

 « Fernand nous avait fait découvrir par ce qu’il était, note la fraternité de Saint-Quentin, le monde des malades de l’alcool et surtout celui de ceux qui, comme lui, se remettaient debout avec la Croix d’Or… “Ressuscitaient”, comme il disait. Nous avons avec lui, appris à tenir compte, à l’apéro, à table, de ceux et celles qui ne boivent pas d’alcool. Beaucoup de ses amis sont devenus les nôtres. Il leur arrivait de partager notre table ou de charger l’un ou l’autre d’entre nous d’un message car, comme Fernand, nous étions devenus des amis. Un jour, Fernand nous quitta. « Merci de votre tendresse avec Fernand. Merci de votre amitié » nous diront plusieurs de ses amis… Au-delà de nos différences, nos regards communs sur la vie des hommes et des femmes, notre préoccupation partagée de voir en eux des fils de Dieu, tout cela avait construit notre amitié de religieux. Une amitié qui, à notre insu, était devenue perceptible ! »

Ces expériences multiples nous ont ancrés dans des choix et des comportements pour être toujours plus fidèles à notre mission : aller à la rencontre des hommes pour dire la Bonne Nouvelle et la découvrir nous précédant dans la vie de ceux avec qui nous cheminons.

Arrivé à l’âge de la retraite, Antoine, après avoir vécu toute une vie dans une grosse institution comme agent d’entretien, a voulu rejoindre la fraternité de Lacanche : « Sortir de Domois, oui, mais en restant dans mon élément, la campagne, et mettre mes compétences, comme la cuisine, au service des autres que ce soit dans la communauté ou le village avec les restos du cœur par exemple … Ici, je suis heureux : je suis dans mon élément ! »

 

… comme au soir de nos vies

 fragilité et tendresse…

Avec l’âge, les santés se sont fragilisées. Comme pour tous, avec les années, il semble même que les marches d’escaliers deviennent de plus en plus hautes ! Nous portons ensemble, comme dans les familles, le souci des uns et des autres. Ensemble nous nous interrogeons sur demain. Avec un peu d’inquiétude même, car certaines de nos activités deviennent de plus en plus lourdes et nous savons que la relève est plus qu’incertaine !

Nous partageons ainsi les questions et les craintes des personnes de nos âges. Comme elles, nous ne voulons pas être un poids pour ceux avec qui nous vivons. Comme elles, nous nous inquiétons du lendemain.

Nous en parlons en communauté et avec ceux et celles qui nous sont les plus proches. Dans notre réflexion, le souci de la mission nous guide. Nous savons que dans cette condition humaine partagée jusque dans ses impuissances et limites, nous avons à témoigner d’une fraternité vécue entre nous et dans nos entourages parce que chaque personne vaut plus par ce qu’elle est que par ce qu’elle peut faire.

Même si notre société donne comme idéal l’efficacité, la jeunesse, la beauté du corps et la performance, il nous semble que nous avons à montrer une autre image de l’homme. Face à l’efficacité et à la performance, il y a la tendresse et la fécondité de la vie.

Et puis, ces hommes et ces femmes dont nous partageons les conditions sont aimés de Dieu. Cet amour de Dieu, c’est, entre autres, par nous qu’ils l’expérimentent. Leurs quartiers sont souvent des zones « abandonnées », laissées pour compte. Nous y avons été envoyés. Nous avons choisi d’y demeurer pour y manifester l’incarnation du Seigneur ! Y rester est un signe d’amour et de confiance : nos faiblesses physiques, nous font davantage compter sur eux. Rester parmi eux c’est dire que nous leur faisons confiance car nous avons besoin d’eux. Et nous ne sommes pas déçus !

C’est Bernard M. qui note à l’occasion de son opération et de sa convalescence : « Beaucoup de copains et copines viennent me voir. C’est un vrai plaisir et en même temps une surprise…ce sont des copains de travail, des habitants du quartier, un peu de tous âges, des syndicalistes, de la C.F.D.T. bien sûr, mais aussi de la C.G.T. , de la C.F.E.-C.G.C. et de la C.G.T.-F.O. … des militants et responsables politiques du P.S., de L.O., du P.C.F. …des P.O., des religieuses, mais aussi des collègues de travail et des personnes qui ne sont pas nécessairement de la classe ouvrière mais qui avaient perçu ce qui faisait mon combat et qui voulaient en témoigner …

C’est fou ces témoignages d’amitié, de tendresse, de fidélité, de reconnaissance !… J’en suis profondément touché et surpris… Je remercie le Seigneur de cette richesse, de ces diversités de personnes et d’histoires partagées. Oui, c’est vraiment cela mon peuple, le peuple où je vis ! C’est ce peuple que j’aime et qui me le rend bien.

Sans que je ne demande rien, des copains et copines du quartier me proposent de venir me chercher à la sortie de l’hôpital… Arrivé à la maison, il y a un magnifique bouquet de roses qui m’attend et on a passé l’aspirateur ! Dans les jours qui suivirent, plein de copains, copines, des voisins et voisines sans oublier les P.O. et les religieuses s’étaient organisés pour faire mes courses, m’assurer les repas et même venir manger avec moi, en famille, en apportant le repas !

Je suis heureux d’avoir choisi de rentrer chez moi plutôt que d’aller en maison de repos : tant de personnes sont tellement heureuses de pouvoir cette fois me rendre un vrai service, me dire leur amitié, leur reconnaissance, leur affection…C’est aussi important de pouvoir un jour réellement avoir besoin de quelqu’un qui trouve par là l’occasion d’une réciprocité … »

 

des choix differents pour une meme fidelite …

Nos réflexions sur notre avenir de fraternité en classe ouvrière sont soumises aux réalités de la vie. En même temps nous voulons nous aider à ce que chacun puisse envisager son avenir selon son libre choix pour servir jusqu’au bout la mission à laquelle il a été appelé. Etre heureux, c’est assumer ses choix en conscience et en vérité devant nos frères religieux, nos partenaires de la mission, notre entourage et, à travers eux, devant Dieu…

 

… en maison de retraite  …

Jean B. a fait le choix de Mougins, la maison de retraite de la congrégation : « Depuis mon arrivée à Saint Quentin où je suis resté une quinzaine d’années, j’ai vécu ma vie religieuse en petite communauté comme une suite du Christ en lien avec « mon peuple » humain, celui qui m’a façonné, le peuple du monde ouvrier.

Cette « re-découverte » a incarné ma vie de croyant, ma vie religieuse et j’ose dire qu’elle a apporté aussi une plus grande exigence de vérité dans ma vie d’homme… Puis, après 14 ans de vie avec les habitants du quartier de la Poterne, à Massy-Les Ulis, j’ai quitté cette banlieue, la fraternité et toutes les relations pour rejoindre la maison de Mougins. »

Ce fut une décision lentement mûrie avec la communauté et beaucoup d’autres personnes. « C’était, dit Jean accepter l’étape de la vieillesse (80 ans) répondre à une aspiration personnelle à une vie plus calme, à une certaine solitude avec possibilité de reprise personnelle sans perdre le contact avec ce qui fait ma vie avec le peuple qui est le mien, avec les fraternités en M.O. : la chair de ma vie d’homme, de croyant, de religieux. Tout cela repris dans la prière et la réflexion de la communauté de Mougins… »

Ce fut donc le choix de Jean B., celui de la fraternité, tous heureux des liens et de la réflexion qui se poursuivent y compris sur les questions financières pour demeurer vrais avec nous-mêmes, avec notre entourage et en cohérence avec nos combats ! « Notre système de solidarité permet de pouvoir bénéficier de cette retraite dans une maison de la congrégation que j’ai choisie. C’est une chance. » Jean précise : « l’Association Protection Sociale Et Caisse des Cultes (A.P.S.E.C.C.) me rendait attentif aux problèmes de santé, de sécurité sociale, d’aide sociale …aujourd’hui les choses sont plus difficiles mais je demeure attentif à poser les questions, à voir d’où vient l’argent … »

 

… sur place …

Aux Ulis, Moïse doit être dialysé. Il a de plus en plus de mal avec ses jambes et, aux Ulis, il n’y a pas d’ascenseur. La fraternité s’interroge s’il ne serait pas bien de chercher un appartement plus adapté. Le coût financier généré par les deux implantations pose également question même si nous savons, et cela est important, que la province serait prête à nous aider, affirmant par là qu’elle tient à notre style de présence et de vie.

Jean Claude A. doit accompagner sa mère, âgée et malade. Il s’y rend très souvent et prend son « tour de présence » avec les autres membres de sa famille

Nous sommes ainsi marqués dans nos santés, dans celles de nos proches. Nous vivons par là les conditions et les questions de beaucoup de familles. C’est au cœur de ces situations, de ces choix que nous essayons, par notre présence, de témoigner d’un Dieu proche, d’un Dieu qui suscite l’espérance et permet de croire qu’il y a encore un avenir qui vaut la peine d’être vécu.

Nos santés pourraient encore se dégrader davantage et nous conduire, comme dans beaucoup de familles, à voir l’un ou l’autre, rejoindre une maison de retraite. Mougins serait alors une possibilité … mais ce pourrait être aussi un établissement localement proche. Ce serait le choix de la personne avec la réflexion de la fraternité et de tous, avec l’éclairage des exigences d’une mission

« C’est à tout cela, dit l’un d’entre nous, qu’il nous faut réfléchir à la lumière de la mission et de la fidélité à notre histoire, à un peuple. C’est cette fidélité et ce service de la mission menés jusqu’au bout fidèlement, qui nous rendent heureux et qui sont nos critères d’analyse et de réflexion ! »

« C’est un peu, rajoute un autre, vivre le mystère pascal. Il me faut lâcher mon quotidien auquel je  tiens pour aller vers un autre vécu mais toujours dans la fidélité à notre mission, à ma vocation. Le temps du choix, du changement imposé par la vie, le “lâcher prise” obligé, c’est un peu le vendredi saint. “Mais Père que ta volonté soit faite” pour que la lumière de Pâques m’éclaire dès maintenant avant d’y entrer pleinement ! »

La fraternité de Lacanche explicite : « Nous avons voulu, dans le début de notre vie religieuse, prendre le chemin de l’incarnation. Nos supérieurs nous y ont encouragés. Nous y avons retrouvé nos racines et un peuple. Nous avons accepté de lier nos destinées à la sienne. Pour témoigner que Dieu aime ce peuple, pour lui dire que malgré sa « petitesse » il vaut la peine d’être aimé, qu’il a la dignité des fils de Dieu, nous avons voulu faire nôtre sa condition, que ce soit par l’habitat, par la vie de travailleur ou de chômeur, de malade … Nous avons vécu et vivons les conditions de ceux et celles qui nous entourent.

Aujourd’hui, la vieillesse arrive. Comment vivent ces travailleurs et travailleuses du rural qui nous entourent à cette étape de leur vie ? Vivre notre mission jusqu’au bout, c’est aussi partager ce moment de leur vie avec les mêmes craintes et doutes

Continuer au milieu de ce peuple c’est peut-être dire que la vie continue même lorsque nous ne sommes plus un travailleur « actif », que ce qui fait la valeur d’une personne ce n’est pas sa productivité au travail. La vie d’un homme a plus de prix aux yeux de Dieu que toute la production du monde. Et c’est peut être aussi, malgré les légitimes craintes de l’avenir, témoigner que nous avons confiance en Dieu qui vit dans ces frères et sœurs qui nous entourent.

Nous pensons que c’est là aussi peut-être un message que notre vie religieuse, dans le vieillissement de ses membres, peut donner à l’église et au monde dans la mesure où nous l’assumons dans la confiance et la paix.

Pour tenter de vivre cet avenir, nous avons besoin de nous sentir reliés à d’autres dans cette même mission de vie religieuse, de congrégation. Aussi nous comptons sur ce groupe de communautés en monde ouvrier. Nous y trouvons assistance et fraternité, soutien dans notre réflexion, dans notre approfondissement de croyants, de religieux et même tout simplement d’hommes.

Lorsque nous nous aidons à contempler la vie des hommes, nous y percevons les traces de Jésus. Lorsque nous nous aidons à contempler la vie de Jésus, nous y percevons mieux la vie des hommes. Nous avons besoin de ces partages pour demeurer fidèles jusqu’au bout de notre envoi. Nous expérimentons ainsi que nous avons tous été baptisés dans un seul Esprit pour ne former qu’un seul Corps (1Corinthiens 12 13) dont l’eucharistie entretient la cohésion ! »

 

… dans un esprit d’amour et d’oblation

Voici quelques quarante ans que Joseph est à Saint-Quentin. Il y a assumé des responsabilités diverses et importantes. Il s’est compromis dans les luttes des travailleurs des cités de la paroisse de Gauchy dont il avait la charge.

En 1983, la municipalité a tenu à l’honorer en le faisant « citoyen d’honneur de la ville ». Des liens solides d’amitié et d’estime se sont ainsi tissés tout au long d’une histoire au travers des événements qui marquent la vie d’une ville et qui font crier souffrance et espérance.

En retraite, ces relations se sont poursuivies, approfondies même, au travers des « jardins ouvriers », des groupes de chants et d’amitié… Mais l’âge, inexorablement, amène aussi ses limites et ses freins.

« Au jardin Joseph demeure présent, actif et écouté, même s’il se fait un peu plus aider, note un membre de la fraternité, rapportant un partage communautaire. Même si Joseph avait décidé de ne plus conduire sous la pluie, dans la communauté et dans l’entourage on s’inquiétait un peu, mais tout le monde savait que c’était important que Joseph puisse se déplacer…Et puis un jour, la voiture devant subir une révision, Joseph décide de ne plus conduire. Bien qu’importante, il nous annonce cette décision avec le sourire. Si la vie désapproprie, condamne à une certaine pauvreté, la mission, elle, reste vivante au cœur de chacun et spécialement de Joseph. C’est peut être là le secret du sourire !

Il est vrai que notre règle de vie nous rappelle que, ensemble, « nous continuons à vivre en solidarité effective avec les hommes  et, comme pour le père Dehon, à cette mission , en esprit d’amour et d’oblation, appartient l’adoration eucharistique comme un authentique service de l’Eglise… » (Cst N°29 et 31)

Alors nous ne sommes pas surpris de rencontrer, peut être un peu plus souvent que par le passé, Joseph en prière, y compris à l’église, à côté du tombeau du père Dehon, d’autant qu’il avait décidé de marquer cette année 2005, année de la béatification du fondateur, par un renouvellement de sa pratique de l’adoration. La lecture du petit ouvrage “Père Dehon qui êtes vous” du père Perroux, lui fait redécouvrir les paroles du “Testament Spirituel” de Dehon : “Mon dernier mot sera pour vous recommander l’adoration quotidienne… comme authentique service de l’Eglise… Ce n’est pas pour nous une dévotion surérogatoire. C’est un acte substantiel de notre vocation et de notre mission approuvée par l’Eglise”…

Là encore se vérifie notre règle de vie : “C’est par nos confrères âgés que le Seigneur nous incite à un authentique abandon et qu’il nous rappelle la fragilité de notre condition”(Cst. N°68) “car nous savons que notre choix de vie religieuse, pour demeurer vivant, exige la rencontre assidue du Seigneur dans la prière, la conversion permanente à l’Evangile et la disponibilité de cœur et d’attitude pour accueillir l’Aujourd’hui de Dieu”(Cst. N°144) Nous le savons. Mais c’est bien que nos anciens nous le rappellent en témoignant que toute vie humaine et spécialement toute vie religieuse, est sous le dynamisme du mystère pascal ! »