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Récits de vie (Fraternités en classe ouvrière) V. - VI.

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- V - 

Heureux d’avoir un projet commun

 

 

differents, avec un meme regard …

 

Dans chacune de nos communautés, nous sommes des personnages très différents ! Nous ne nous sommes pas choisis. Tous les trois ou quatre ans, nous prenons le temps de réécrire un projet de vie communautaire que nous partageons avec les responsables de l’église locale comme avec l’évêque. Nous nous redisons à partir de ces partages notre façon de regarder la vie et les événements du monde du travail et des organisations ouvrières. Nous vérifions également notre démarche missionnaire à partir des orientations diocésaines. Sur ces deux aspects nous essayons de porter le regard que Léon Dehon nous a laissé en héritage. C’est ainsi que malgré leur diversité de personnes et d’histoires nos fraternités se soudent et que grandit une authentique amitié  

 « Notre fraternité est éclatée, disent les frères de Saint-Quentin, Non pas par choix mais par fidélité à la vie du monde du travail ; parce que nous avons fait le choix de partager la condition ouvrière.

De nombreuses familles n’ont pas beaucoup de choix : elles doivent vivre des situations éclatées. Les horaires morcelés, les lieux de travail éloignés rendent difficiles, voir impossible, les rencontres familiales journalières et à heures fixes. Et pourtant ces familles doivent vivre ces éclatements dans la confiance, la fidélité et l’amour. Ces éclatements peuvent  même être une expression de leur amour. Religieux, nous avons aussi à témoigner de notre fraternité, de notre amitié possible malgré les conditions de la vie… C’est une dimension de notre vie religieuse d’obéissance en même temps que de fraternité.

Nos vies sont différentes. Joseph T. donne son temps de retraité aux jardins ouvriers, aux groupes de chants et à la vie matérielle de la fraternité. Tonio se  partage entre les jeunes de la JOC et les milles sollicitations paroissiales. Gérard court sur les chemins du département au service des communautés religieuses et de la formation permanente. Marcel met ses compétences au service des prud’hommes et vit douloureusement l’agonie du textile et de ses travailleurs. Bernard se donne pour que des hommes et des femmes puissent prendre leur place dans le quartier comme dans les organisations et institutions ouvrières.

Riches de ces diversités, il existe un certain bonheur à se retrouver. Nous savons que nous avons un projet commun, une spiritualité partagée centrée sur l’incarnation et l’eucharistie. Mais chacun, à sa façon, avec son histoire, met cette spiritualité au cœur de sa vie et de sa contemplation quotidienne.

Ces diversités de situations se doublent donc d’une diversité de pratiques que notre projet communautaire unifie. Se retrouver pour en parler et l’approfondir peut paraître, de l’extérieur, une exigence. C’est en fait un vrai besoin et quelque part une véritable satisfaction qui expliquent sans doute –outre la force de l’Esprit !- que malgré les fatigues et les agendas quelque peu chargés, nous nous retrouvons en communauté très régulièrement depuis des dizaines d’années ! … »

 

… DIFFERENTS MAIS BUVANT AUX MEMES SOURCES !

 

Lacanche précise : « Le fait des caractères, de l’âge, du manque de temps, de la santé fait apparaître des routines et des silences entre nous. C’est autant d’obstacles à dépasser. Alors on se donne des week-ends de réflexions et de loisirs. Dans un cadre de détente, en prenant notre temps et dans une attitude fraternelle et sans agressivité nous arrivons à parler de nos attitudes, de nos comportements et de nos silences qui alourdissent notre vie communautaire. C’est une chance de pouvoir vivre cela. Nous avons des frères à aimer et nous nous portons mutuellement en essayant de nous corriger en toute vérité et simplicité. En frères !

Dehon nous incite à être “des docteurs”, des “hommes d’études. ” Avec ce que nous sommes, sans prétention, nous essayons de nous partager les découvertes de nos lectures. Nous échangeons sur la bible, sur nos constitutions religieuses. Ainsi nous éclairons notre regard sur la vie. Nous prenons le temps de la reprise et de la réflexion pour donner de la chair à la célébration de l’eucharistie… Nous nous donnons des jalons pour notre vie ensemble. 

Ainsi durant toute notre vie “active” nous avons essayé de témoigner par notre “vie ensemble” d’une fraternité possible malgré les tentations du pouvoir et de l’avoir. Aujourd’hui, au milieu de nos copains et copines qui vieillissent aussi, nous cherchons toujours à témoigner de cette possibilité de vivre ensemble, dans les conditions nouvelles qu’apportent nos âges et la fragilité de nos santés. Bien que vieillissant, nous nous efforçons de témoigner, par notre façon d’être ensemble, que la fraternité est toujours possible. La solitude et l’aigreur que risque d’apporter la vieillesse peuvent être dépassées dans la joie et le bonheur d’être ensemble parce que nous sommes conscients que c’est Jésus qui nous rassemble !

De ce point de vue, nous redisons-nous, il y a, dans la vie fraternelle, quelque chose de profondément sacramentel. En vivant notre fraternité, en adaptant nos modes de vie pour se respecter et se soutenir mutuellement, nous témoignons d’une force qui nous dépasse et qui nous unit. C’est l’Esprit qui nous fait le don de cette paix et de cette amitié comme Il en fait don à quiconque veut bien l’accueillir ! »

 


-VI - 

UNE FRATERNITE

TOUJOURS PLUS LARGE

 


DES CERCLES DE FRATERNITE

 

La fraternité c’est bien sûr ceux qui, juridiquement, la composent. « Toutefois, nous disent les frères de Lacanche, notre fraternité, c’est nous quatre. Mais nous ne serions rien et nous ne pourrions exister durablement et humainement si nous n’avions pas une communauté plus large.

Ainsi, tout proche de nous il y a Christiane et Daniel, retraités de l’enseignement qui sont engagés dans la pastorale de la santé et que nous retrouvons à “SOS Refoulement”; Alèthe qui accompagne des détenus et leur famille ; Patrice, éducateur et diacre dont l’ordination fut retardée quelque temps car on le trouvait “pas assez serviteur mais trop militant”dans son action et ses propos “pour une église qui ouvre ses bras, qui accueille et qui pardonne”; enfin Odile avec un mari handicapé, enseignante dans une école d’autistes de 14-16 ans où Antoine  et Jean Claude parrainent chacun un enfant, Etienne et Fabien …

Tous, nous nous retrouvons en équipe Mission De France.

C’est un peu notre cercle de proximité pour le partage, la réflexion et la prière. Sans ce cercle notre communauté S.C.J. aurait du mal à tenir. Sans nous, ce petit groupe fraternel, aurait tout autant de mal à tenir. Ce ne sont ni eux ni nous qui sommes le cœur de cette communauté. Nous le sommes chacun ensemble avec nos spécificités, liés par un même regard de foi, une même vision ecclésiale, par une même et profonde amitié. Nous savons que nous pouvons compter les uns sur les autres. Nous sommes un peu comme ces cercles qui se forment dans l’eau lorsqu’on y jette une poignée de cailloux : ils se croisent et se télescopent ensemble sans que l’on puisse dire lequel modifie l’autre…

Les cercles communautaires, en effet, ne s’arrêtent pas à celui de la M.D.F. : il y a aussi Jean Paul, un autre diacre qui nous rejoint souvent … et les cinq personnes de l’équipe “Accueillir l’étranger”… et enfin les copains, les ami(e)s comme Patou par exemple, tous ceux et celles que les uns et les autres se sont faits au fil de l’histoire et des événements. Nous allons l’un chez l’autre, vivant l’amitié et le service réciproque, tout simplement.

Il y a enfin tout le cercle des copains de boulot. “Si je quittais le boulot, je ne sais pas leurs réactions mais je sens qu’il y a des liens très forts.”… “Tant qu’on est avec eux on ne voit pas ce que ça représente. C’est vrai que beaucoup reconnaissent que c’est important que je sois là et que je me mouille un peu ! …”

Notre présence c’est déjà une longue histoire. Les gens dans le village sont soucieux de notre santé, de notre “présence ”, ils attendent et apprécient de nous une présence d’humanité. On fait partie d’eux, de la famille de Lacanche. On est dans des espaces de rencontre avec eux. On nous demande notre avis sur ce qu’il faut faire même s’ils savent que nous n’avons pas de solution. On cherche ensemble : “qu’est-ce que tu penses, frère ? ” Le temps, c’est de l’enracinement !… »

 

UN ARBRE DE FRATERNITE

 

Et comme cette fraternité a les pieds bien sur terre, elle aime illustrer la pensée de notre groupe : « Nous savons que nos fraternités ce ne sont pas seulement nos petits groupes de quatre ou cinq célibataires. C’est une quantité de cercles de relations autour de nous, plus ou moins proches. Tous nous enracinent quelque part et nous donnent de la respiration.

Ainsi, ce que nous vivons à l’extérieur, c’est une multitude de relations de travail, de village, d’histoire ou d’amis très proches auprès de qui nous pouvons nous confier et vivre de vraies relations d’amitiés et de partages.

Tous ensemble, nous sommes un peu comme un arbre. Notre fraternité, c’est le tronc de l’arbre. Mais ce qui évite qu’il se dessèche ce sont ses racines, ses branches, ses feuilles… Ce sont ces relations qui vitalisent le tronc et c’est le tronc qui quelque part donne de la cohérence à l’ensemble.

Bernard G. est chargé de la pastorale des migrants dans le diocèse. « La communauté congolaise veut témoigner sa reconnaissance pour l’accueil que la France lui a réservé.  Pour cela elle décide d’organiser une petite fête en offrant le fruit de cette fête à des “pauvres parmi les français …”

Cette démarche et ce projet sont, pour la fraternité, objets de partage et d’eucharistie. Mais c’est aussi l’occasion pour la communauté de s’interroger sur la façon pour chacun de participer à cette fête avec Bernard … Il en va de même des relations privilégiées que les uns et les autres entretiennent avec des ami(e)s … Elles enrichissent les échanges communautaires. Elles vitalisent la communauté ».

Gérard prolonge la réflexion. « Pour ma part, je constate que le ‘ nous ’ communautaire n’est pas un obstacle, encore moins un carcan. Nous le vivons au contraire comme la source qui appelle et nourrit ces relations affectives. Inversement, nos relations personnelles ne sont pas non plus un ‘à côté ’ de notre vie commune. Elles sont aussi, en partie du moins, des composantes de notre être fraternel.

Cette articulation, relativement harmonieuse, suscite en nous, confiance mutuelle, partage dans la discrétion, action de grâce, Eucharistie !

Ce partage s’exprime aussi dans et par les relations que nous entretenons avec nos familles. Ainsi la mort de Fernand a créé des liens qui ne se sont pas arrêtés après son enterrement.

Entre nous, nous vivons et apprécions l’affectueuse solidarité des frères dans les épreuves que peuvent traverser les uns ou les autres lors de la disparition ou de la maladie d’un des leurs : frère, père, mère, sœur, frère prêtre…

Quelle joie aussi pour chacun de pouvoir réunir et accueillir une partie de la famille de Joseph pour son anniversaire et de voir que des copains et copines ouvraient aussi en toute simplicité leur maison pour nous aider à héberger tout le monde et de voir qu’ainsi de nouvelles amitiés se nouaient ! Eucharistie ! »

 

UNE TABLE OUVERTE

 

A la fraternité de Saint-Quentin, la porte et la table sont toujours ouvertes. Prêtres du secteur, religieuses, ami(e)s s’y retrouvent facilement. Ecoutons Antonio : « Je suis heureux que notre fraternité soit perçue comme un espace où prêtres, religieuses, laïcs, militants peuvent toujours venir sans prévenir. Ils y trouvent un lieu d'accueil et d’écoute qui fait référence tout naturellement à l'Incarnation, où l'action sur le terrain, le franc parler, la vie quotidienne, nourrissent simplement mais vraiment notre vie militante.

Parmi les prêtres qui ont partagé notre table et notre réflexion de fraternité pendant ces derniers années nous nous souvenons de Jean Lemaitre, Jacques Daussy, Pierre Géant, René Baube, Michel Moussu… La Fraternité les a accompagnés dans leur maladie, y compris dans leur grand passage. Elle a préparé leurs obsèques. Combien de personnes ont manifesté leur union de prière, leur amitié avec nous à cette occasion là, mettant en valeur la proximité qu'ils avaient avec nous. Ils étaient pour tous, nos frères. Le père évêque nous a remerciés pour l'accueil humain, simple et fraternel que nous avons eu avec eux.

Comme plein d’autres encore, ils se plaisaient à souligner le caractère particulier de notre fraternité, la simplicité dans nos échanges, la maison toujours ouverte et la table toujours offerte. Il leur arrivait d’entendre évoquer ou de croiser un religieux de la congrégation d’un autre coin de la planète. Ils appréciaient alors la dimension internationale qui était ainsi  tout naturellement apportée. Ils aimaient entendre et échanger sur notre engagement personnel et communautaire dans une participation active, d'hommes parmi les hommes, pour construire un monde plus beau, où l'action collective prend toute sa place. Ils étaient heureux de trouver une famille dans notre fraternité, et cela nous rend heureux, nous fait vivre très fort le désir du Père Dehon, qui est celui même de Jésus: "Sint Unum " (que tous soient un). »

 

 

HOMMES ET FEMMES

 

Toutes ces relations sont le signe d’une véritable et authentique insertion humaine dans la vie des hommes et des femmes… Elles sont les signes de notre incarnation communautaire…Elles le sont d’autant plus qu’elles se vivent parfois dans des relations très profondes et vraies avec des couples, des familles, des hommes, des femmes célibataires ou non.

Parmi toutes ces relations, il y a des femmes. Des femmes dont nous nous sentons particulièrement proches. Des amitiés très fortes nous lient. Elles sont des amies privilégiées, des “sœurs” dont la proximité s’est construite au fil des années, au cours d’engagements communs, de luttes ou de situations familiales, humaines, particulières.

Pour les célibataires et les hommes que nous sommes, ces relations, ont quelque chose d’équilibrant pour nos vies personnelles et pour nos communautés. Ces femmes, par leur proximité, par les échanges et partages que nous avons avec elles, donnent à nos vies et à nos réflexions, à nos regards, toute une dimension de féminité, voire de tendresse. “Dieu a créé l’Homme à son image. Il le créa homme-et-femme” !

Dans ces amitiés féminines que les uns ou les autres entretenons, il y a un témoignage important pour notre monde moderne. L’amour comme l’amitié peuvent se vivre sans attitude de domination et d’exclusivité et donc sans exigence d’expression sexuelle comme forme indispensable de sa traduction, même si cela demande vigilance et maîtrise..

Le célibat consacré, professé dans la vie religieuse, n’a de sens que s’il est profondément ancré dans un choix conscient et profond qui libère et construit la personne et qui se vérifie dans des relations concrètes, authentiques et durables.

Ces relations se vivent en toute clarté et vérité avec la fraternité religieuse qui s’en enrichit elle-même et les rend possibles car elles font partie de « ces cercles qui s’élargissent autour de nos fraternités » Nous en rendons grâce car elles apportent à chacun de nous des regards, des attentions, des délicatesses qui font nos complémentarités.

Patricia, une amie du quartier, animatrice dans un centre social, nous dit qu’elle est restée longtemps hors de la vie de l'Eglise. Dans l’engagement politique et associatif, dans les joies et les peines de la vie, elle rencontra des prêtres comme Jean Lemaitre. Des amitiés très fortes se sont construites.

« Et puis, dit-elle, je suis entrée en contact avec Antonio à travers ma vie militante à l'Association de la cité des Aviateurs et plus tard à l'Association du Vermandois et au C.L.R.I.F. (Comite Local de Résistance aux Infiltrations Fascistes). Pour moi, avant, l'Eglise ne représentait en rien ce que je croyais, c'était "l'Eglise des riches" qui avait le pouvoir.

Je crois que les rencontres avec Antonio, sur le terrain du militantisme, les mêmes écoutes du monde ouvrier, du monde des fragilisés, les mêmes attentes, le combat pour une société meilleure… ce partage d'idées m'a permis de voir plus clair en ce que je croyais: vivre l'Evangile, la Parole au quotidien avec les autres dans un souci de justice et d'égalité pour tous les hommes et toutes les femmes.

Dans mon travail je suis en relation avec des jeunes et c'est à partir des échanges avec Antonio sur mon vécu, mes joies et mes difficultés rencontrées, qu'ils m'a proposé il y a quatre ans d'accompagner la J.O.C. Je ne regrette pas cet engagement. J'y rencontre des jeunes autrement. Les échanges sont encore plus forts et m'aident à prendre parfois du recul sur mon lieu de travail.

Il y a trois ans, l'équipe A.C.O. qu'accompagne Antonio m'a proposé de la rejoindre. L'équipe est un peu vieillissante mais cela fait tellement du bien de discuter avec de vrais militants. J'aimerais aujourd'hui proposer l'A.C.O. à des personnes du quartier, militants bénévoles au Centre Social, lieu où l'engagement d'Antonio est aussi reconnu. Antonio a su écouter mes réticences, mes peurs face à tout ce qui touche la paroisse, l'Eglise… un monde dans lequel je ne me retrouve pas toujours. Il m'a appris a avoir un esprit d'ouverture et aussi de tolérance.  J'aime aussi discuter avec Bernard, qui répond juste à mes questionnements, qui éclaire et fortifie mon espérance de militante en monde ouvrier.

Antonio connaît toute ma famille et il y trouve toujours sa famille. Pour ma part, je me trouve très à l'aise dans la Fraternité Saint Martin et j'aime partager avec eux le pain et la parole. »