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Récits de vie (Fraternités en classe ouvrière) VII.-VIII; Conclusion

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Récits de vie (suite et fin)

 

- VII - 

heureux

de rencontrer la bonne nouvelle 

dans la vie des hommes

 

Ils nous émerveillent !…

 

La vie est dure ! Il faut toujours se battre si nous ne voulons pas couler ! Religieux, l’institution nous donne un certain nombre de sécurités. Nous en prenons conscience. Notre engagement à “vivre en pauvreté” est un appel à reconnaître la valeur de l’argent, le poids du travail et une invitation à vivre des solidarités et des partages. Chaque jour nous sommes témoins, dans notre entourage, du courage de ces hommes et de ces femmes qui tiennent comme ils peuvent pour vivre ou survivre. D’où tiennent-ils ces énergies, ces courages, ces générosités pour eux-mêmes, pour leurs enfants, pour leur famille ?

:« Un soir de janvier 1998, raconte Jean B., dans une réunion de croyants, Joseph D. prêtre animateur avait invité Oscar, réfugié politique chilien, que nous connaissions bien. Calmement comme d'habitude, Oscar s'est exprimé ainsi : “ arrivé en France seul, sans papiers, sans travail, je me suis vite trouvé sans domicile fixe (S.D.F.). L'accueil, je l'ai rencontré dans une communauté de S.D.F. Ils étaient environ quinze personnes. Ils squattaient l'ancienne bourse du travail de Massy. Là, j'ai rencontré des gens de l'extrême pauvreté. Ils m'ont accueilli. Ils m'ont sauvé. Ils m'ont dit : ‘ lève-toi et marche ’. C'est à eux et à vous, les copains de la mission ouvrière, que je dois d'être ici ce soir. Pour moi, c'est comme une résurrection”

Nos rencontres avaient commencé dans ce squat en 1994. C'était le grand week-end des vacances fin juillet-début août. Le samedi 31 juillet, le journal « Le Parisien » titrait « Massy fait la chasse aux squatteurs » et racontait la démolition du squat. Le samedi soir, à la messe que je célébrais à l'église Ste Marie Madeleine de Massy, Maryline une femme du squat vient jusque devant l'autel et dit tout fort : ‘ le bulldozer démolit notre maison. On n'a plus rien... ’. Un couple qui était à la messe, Jean-Marie et Anne-Marie sont allés voir sur place. Puis ils viennent à la Poterne : “ c'est la désolation, il faut faire quelque chose”. Ce samedi là, à 22 heures, en plein week-end de fin juillet, nous essayons d'appeler divers contacts avec des organisations que nous connaissions Peine perdue, personne ne répond, Le dimanche aux messes, je présente l'événement aux chrétiens et invite ceux qui le peuvent à aller sur place et à parler avec les gens du squat.

Lundi matin à 8 heures le bull termine le déblaiement. Sont là également la police, la mairie et un petit comité de soutien. Oscar me dit : “ on voudrait voir le maire” Je transmets la demande. A 10 heures nous étions dans une grande salle de la mairie : cinq S.D.F., cinq du comité de soutien, le représentant du maire et une assistante sociale. Oscar a pris la parole comme “ délégué S.D.F.”. Il obtient des solutions provisoires au cas par cas. Le projet qu'il défendait, c'était de rester ensemble, groupés en communauté. Cela n’a pas été possible.

Daniel le boxeur et sa femme avaient obtenu une cabane isolée, sans eau ni éclairage en bout de piste de l'aéroport d'Orly. C'était un “chez-soi” et ils y croyaient. Oscar avec des amis dont Moïse H et Jean-Paul F, ont essayé pendant des mois de rendre cette cabane habitable. Nous y avons vécu de bons moments, même quelques fêtes. Mais hélas, les efforts de tous n'ont pas réussi à surmonter la misère et l'alcool. Daniel est mort et sa “ villa” a été abandonnée.

Tout en restant en lien avec ses amis du squat, Oscar nouait des relations avec diverses organisations et des militants comme Lucienne et Maurice de France-Amérique Latine et Goÿita de la Pastorale des Migrants. C'est avec Goÿita que lui est venue l'idée de lancer un journal. “ II faut dire tout ça ”. Lui-même, des amis du squat avec l'aide de Goÿita rédigent des poèmes, une double page intitulée La Luciole : des lumières d'espoir, des rêves, des cris…Pouvait-elle rester longtemps allumée ? Après deux ou trois numéros La Luciole elle aussi s'est éteinte.

D'autres relations allaient permettre à Oscar de trouver la mission qui devait être la sienne. Un militant de l'U.L.-C.G.T. qui connaît bien Jean-Claude A., a entendu parler des “prêtres ouvriers” de Massy qui s'étaient engagés dans le squat. Jean-Claude le met en relation avec nous. Des liens se créent. En même temps, Oscar trouve ses entrées à la Bourse du Travail. Il y assure des permanences d'accueil pour les chômeurs et pour les sans papiers. Là il découvre sa mission : le service du Comité-Chômeurs de l’Union Locale C.G.T. Le Comité prend vite de l'importance : II devient efficace localement et au-delà. II prend aussi le nom de « Toit, Travail, Dignité », Les personnes privées d'emploi, de toit, de papiers trouvent quelqu'un qui a le temps de les écouter, il peut les comprendre, les orienter et leur permettre d'espérer.

Nous croisions souvent Oscar dans les réseaux de vie qui nous étaient communs dans le monde ouvrier et dans la mission ouvrière. Mais il aimait aussi venir à la maison dans la fraternité des Ulis-Massy. II partageait ses analyses des événements», les souffrances, les pauvretés, les espoirs des chômeurs du Comité. Nous aimions ce temps riche de vie passé avec un ami. Un de ses projets était d'implanter une antenne « Toit, Travail, Dignité » dans le quartier de La Poterne où le taux de chômeurs était élevé et où des associations actives donnaient une certaine vie au quartier.

L'année 1997 a vu une grande action se dérouler à travers l'Europe : une marche européenne contre le chômage, la précarité et les exclusions. 17 groupes, partis des quatre coins de l'Europe, ont marché vers Amsterdam où devait se tenir, le 14 juin, une conférence inter gouvernementale. Les marcheurs faisaient étape dans les villes qu'ils traversaient, animaient des débats et des manifestations sur la pauvreté et le chômage et sur les causes de ce mal qui s'installe en Europe. Le groupe parti d'Espagne devait faire escale à Massy avant d'arriver à Paris. Pourquoi le collectif organisateur a-t-il choisi la Cité de La Poterne ? Je n’en sais rien mais en tous cas, ce fut une fête ! Sous une grande banderole “ la bievre-poterne  salue la marche europeenne, ” diverses organisations disent un mot d'accueil, des enfants chantent, des groupes de débats s'organisent en différentes langues autour de rafraîchissements servis par la Maison de Quartier. Une vingtaine d'organisations sont représentées. Oscar y est très actif. II connaît beaucoup de monde. II est heureux.

Les années ont passé. Oscar participe toujours à l'animation du Comité-Chômeurs à la Nouvelle Bourse du Travail de Massy. Fidèle à son peuple, il donne sa vie au service des privés d'emploi, de toit et de dignité Avec ses organisations, il se bat pour que changent les structures injustes, causes de ces pauvretés. Lorsque j'ai quitté Massy , sur le mot d'au revoir il a écrit : « vous et votre mission resteront toujours gravées en moi ». Avec Oscar, beaucoup d'autres amis nous ont permis de travailler avec eux pour qu'advienne un monde plus juste, humain et fraternel. Dans nos révisions de vie, en Fraternité, et dans les rencontres de Mission Ouvrière nous étions heureux de rendre grâce pour les merveilles de Dieu dont nous étions les témoins. Cette mission qui est la nôtre, nous sommes heureux aussi qu'Oscar ait pu la connaître et la garder gravée en lui. »

 « Catherine, nous partage Jean Claude A., est d’origine antillaise. Elle ne peut se déplacer qu’en fauteuil roulant. Elle travaille à France Télécom. 

Depuis la privatisation de cette entreprise, les handicapés sont une cible privilégiée afin de réduire la masse salariale. Les handicapés qui ne peuvent pas suivre les délocalisations et restructurations, sont déclarés inaptes par le comité médical et éjectés de l’entreprise. 

A la suite d’un accident de sa voiture aménagée, Catherine reçoit les avertissements de sa chef directe : sa « manager » comme nous devons dire aujourd’hui !. A l’initiative de la section C.G.T., un co-voiturage est organisé avec les collègues du service de Catherine. 

Peu après, le service de Catherine est délocalisé d’Evry à Massy dans un site qui n’est pas aménagé pour recevoir des handicapés. Après avoir laissé Catherine seule dans les bâtiments d’Evry, sa responsable veut la renvoyer chez elle en lui imposant de poser des congés annuels. Une pétition est organisée dans le département pour exiger son maintien dans l’emploi avec des solutions adaptées comme le télétravail par exemple,  etc. ... 

Il faudra la menace de la grève pour que la Direction trouve une solution. Catherine est nommée à Villabé dans un poste adapté à son handicap, à proximité de son domicile, avec une formation ! 

Catherine est devenue militante dans ces luttes. Elle dit : ‘ Je milite, non parce que je suis handicapée, mais parce que je suis une personne humaine”. 

Témoin et acteur dans la défense de la dignité de Catherine, je me réjouis. Elle n’a jamais perdu son humanité. Ceux qui l’ont soutenue dans ses luttes affirment qu’une société où il n’y a pas d’exclus est possible ! Heureux ceux qui gardent leur humanité : ils sont images de Dieu ! »

 

C’est un bonheur pour nous, de reconnaître chez des copains comme Oscar, comme Catherine, les signes du Royaume révélé par Jésus. Un Royaume où, pour nous, nous sommes tous frères en Jésus Christ, Fils du même Père. Un royaume auquel l’Esprit Saint nous donne de participer à la construction. Un royaume dont notre vie en fraternité religieuse nous donne d’être les témoins !

 

« Bien sûr, il y a ces jeunes qui, sur les chantiers se foutent du travail, dit Jean D. J’essaye de les accueillir, de les comprendre. Ils sont mal formés. Ils sont précaires, même s’ils n’en parlent pas parce que la normalité pour eux, c’est la précarité. Leur travail –comme le mien- n’est pas reconnu. Il n’y a aucune reconnaissance. Et puis il y a ce que la société présente partout dans la pub, comme à la télé : on peut avoir tout,  tout de suite, sans rien faire. Et là dessus les jeunes n’ont pas de recul parce qu’il n’y a pas de vrai collectif de travail formateur qui permettrait de construire des personnalités responsables et, structurellement, solidaires ! »

 

Ils nous évangélisent !…


 « En fait, poursuit Bernard G., nous essayons de regarder la vie sans défaitisme et en essayant de comprendre les pourquoi des choses et des comportements. S’efforcer de comprendre plutôt que de condamner tout de suite c’est peut être déjà ça vivre l’évangile, aimer tout simplement. »

 « Pour communiquer, il faut être attentif à la vie, à ce qui se vit et donc ne pas s’arrêter à l’apparaître, dit Jean Claude C. Si on veut comprendre et entendre les copains, on ne peut pas s’arrêter à ce qui apparaît. J’ai un copain de boulot qui ne sait pas parler sans être violent. Il semble toujours en colère. Si je m’étais arrêté à ça, je ne lui aurais jamais parlé et j‘aurais fini par l’ignorer. Je me demandais : derrière cette violence, qu’est-ce qu’il y a ? qui est–il ? quelle est sa souffrance, son espérance ? Je me suis fait violence pour l’écouter, pour dialoguer avec lui. Et j’ai découvert un copain plein de richesses comme nous, mais qui ne sait pas parler … Il faut savoir au quotidien “gommer”ce qui fait les barrages, ce qui « apparaît », pour permettre que chacun puisse s’exprimer, à sa façon, en étant respecté et estimé pour ce qu’il est. C’est un peu le regard de Jésus sur Marthe et Marie dans l’expression personnelle de leur amour … Dans ce regard, il est important de s’aider à voir ce qui va bien, au-delà de ce qui va mal. C’est un peu comme le mystère pascal. On ne peut pas ne voir que la mort ! On ne peut pas s’arrêter au soir du vendredi saint ! »

L’église est souvent loin de la vie concrète des hommes et des femmes. Et pourtant nous sommes heureux d’y rencontrer une multitude de signes de l’esprit à l’œuvre. Bernard G. illustre ce point de vue : « Atia, le musulman, nous rappelle le sens du respect que nous nous devons, le sens de l’amitié et le sens de la gloire de Dieu : il vouvoie les gens qu’il estime, il vient nous remettre son offrande de ramadan pour que nous la donnions à qui en a besoin ! Le maire est soucieux de ce que vivent les habitants de l’immeuble : il s’informe de leur difficulté, de leur besoin et vient questionner notre communauté. La tolérance, c’est l’instituteur qui se dit athée et qui accepte que sa fille fasse les démarches pour se faire baptiser. Le sens de l’homme, c’est ce recteur d’Académie qui vient prononcer l’éloge funèbre d’un professeur et qui nous rappelle l’importance des valeurs de solidarité, de justice, de fraternité. Ce couple, cheminant avec nous à la Mission De France, nous émerveille par son engagement concret pour la paix et pour la justice qui le fera aller jusqu’à un voyage militant en Palestine. ».

Les militants donnent de leur temps et parfois sacrifient leur carrière pour leurs collègues. Ils croient en la valeur des hommes et en leur capacité à se mobiliser et à s’organiser. Ils affirment la priorité de l’homme. Pour nous, ces paroles, ces regards et ces actes pour l’homme sont autant d’interpellations pour notre façon de regarder la vie comme pour la confiance que nous portons aux personnes. Cette générosité humaine est aussi notre bonheur.

 « Vingt années passées aux prud’hommes ont établi des liens, confie Etienne. Je remarque chez les conseillers prud’hommes un réel souci pour les plus vulnérables, les plus malmenés. Ces militants sont solidaires des travailleurs en lutte pour garder leur dignité.

Avec eux, malgré les primes qui sautent du fait de mon engagement syndical, j’éprouve une réelle satisfaction de ne pas être esclave. Même si on en bave, on a la joie de ne pas ramper, de ne pas accepter tout, de résister à une spirale de destruction. 

Jésus m’apparaît dans l’évangile comme celui qui réhabilite souvent des gens rejetés par la société: les lépreux, les étrangers, les possédés. Son admiration pour le centurion romain, son accueil de la Samaritaine, et bien d’autres passages sont autant d’invitations à modifier mon regard… »

 

« LA VIE ATTEND »

 

 « Giuseppe et Aïcha, raconte Bernard M., ont tous deux beaucoup investi dans la vie politique et syndicale de leur ville. Ouvriers d’usine, ils se sont saignés pour que leurs deux enfants, Luigi et Hakim fassent des études. Ils ont réussi. Ils sont fiers les uns des autres.

Nous avons mené des luttes ensemble “pour le respect et la dignité !” Nous sommes devenus proches. Nous sommes amis. Nous croyons en la capacité des travailleurs à s’organiser, à agir. La question de Dieu ne les concerne ni ne les gêne. Quand je vois leur générosité, leur refus du fatalisme et de l’injustice, leur engagement pour la paix et le temps qu’ils y consacrent, je les admire. Et je sais que cela est réciproque.

Pour eux les hommes sont sacrés. C’est pourquoi leur porte est toujours ouverte. Ils pensent aussi que les hommes, quand ils se mettent ensemble, peuvent réaliser l’impossible. A l’usine, lorsque nous avons fait la liste pour les élections professionnelles, ils étaient de ceux qui croyaient que nous pouvions faire confiance à Moumhed. Ils ont eu raison. Moumhed fut un secrétaire de Comité d’entreprise remarquable.

Ce regard sur les hommes, c’est un peu celui de Jésus. J’ai conscience que Giuseppe et Aïcha m’évangélisent. Ils ne font pas de discours. Ils agissent. C’est leur façon de me parler de l’homme. De ce point de vue, ils m’humanisent et, de ce fait, me renvoient à une lecture de l’évangile toute pétrie du mystère de l’incarnation !

Ce qui fait notre fraternelle amitié, c’est bien sûr ce que nous avons vécu ensemble, mais c’est surtout notre foi en l’homme dont nous avons les uns ou les autres à divers moments, concrètement témoigné. Sans avoir jamais parlé de Dieu, nous croyons à la même dimension spirituelle des hommes.

Brusquement le malheur s’abat sur eux.  Luigi, leur fils aîné, à 24 ans meurt subitement. Le monde s’écroule. Je suis avec eux ne sachant que dire. L’enterrement est civil. Digne, malgré la souffrance évidente. “ Pour Luigi, c’est fini, me dit Giuseppe. Nous ne pouvons pas nous replier sur notre souffrance ! Il n’aurait pas aimé ! La vie attend ! ”

Prolongeant cette idée je me suis dit que finalement, la défaite de la mort, la résurrection d’une certaine façon, résidait déjà, dès maintenant, dans  notre capacité à nous mettre au service des autres en mémoire de celui avec qui nous avons partagé le même amour, la même espérance ! »

Antoine donne beaucoup de son temps aux “Restos du cœur”« J’y rencontre plein de gens qui sont dans la “dèche”et qui sont loin de l’Eglise. Ils sont de ceux et celles que nous côtoyons dans l’immeuble. Ces gens nous donnent quotidiennement des témoignages de générosité, d’amitié, de pardon. Nous nous réjouissons ainsi de la façon dont cette femme parle de son ex mari malgré ce qu’elle a souffert, des gestes qu’elle est capable de faire pour celle qui l’a remplacée. Nous sommes heureux des gestes de partage de cette autre qui vient au resto du cœur et qui reste ouverte aux besoins des autres … »

Nos copains de travail critiquent souvent spontanément l’Eglise et la religion. Ils le font d’autant plus naturellement qu’ils nous considèrent des leurs et qu’ils vivent avec nous des solidarités profondes qui sont les signes d’une humanité qui se construit et qui nous réjouit. Ces critiques, souvent fondées, sont peut être aussi le cri d’une attente forte de ce que nous devrions être, en église. Le père Dehon dit que notre monde a besoin de saints : l’interpellation vient aussi, avec d’autres mots, de nos camarades de travail.

 

Ils nourrissent nos eucharisties !…

 

La fraternité humaine que nous vivons, est faite d’hommes et de femmes, quelquefois chrétiens, parfois croyants, souvent loin de la foi en Jésus Christ ou de toute foi religieuse. Quelle que soit sa forme ou son expression, la fraternité humaine nous parle toujours de Dieu. Concrètement, elle nous bouscule. Elle transforme notre regard. Elle nous remet en cause. Elle nous fait rendre grâce à Dieu pour les merveilles qu’elle produit et qui la nourrissent.

Rendre grâce à Dieu, c’est “faire eucharistie,” c’est “faire mémoire de Jésus Christ,” c’est chanter dans nos histoires tous les passages vers la vie, c’est revivre le mystère pascal qui d’une façon permanente transforme le monde.

Face à l’injustice, à la misère, aux exclusions, aux exploitations, aux violences et aux guerres qui meurtrissent notre monde, notre action quotidienne, individuelle et communautaire, est bien peu de chose. Nous avons souvent le sentiment de l’inutilité. Ce qu’engagent les militants et toutes leurs organisations est tout aussi petit devant la puissance du mal qui écrase notre terre. Mais aussi modestes, aussi limités que soient les efforts des hommes, ce qu’ils engagent pour faire grandir l’humanité témoigne, pour nous croyants, que l’Esprit est à l’œuvre et que c’est Dieu qui fait avancer l’humanité avec nos efforts de « serviteurs inutiles mais fidèles »

 « Bien sûr, note l’un d’entre nous, il nous arrive souvent de constater combien la misère, l’injustice, la haine écrasent les personnes. Dans certaines situations, les signes de renouveau n’existent pas. La seule chose qui existe, ce sont nos camarades de lutte et surtout nos frères dans la foi qui nous renvoient à l’essentiel : ce ne sont pas les signes qui fondent notre espérance : “de fondement, en effet, nul ne peut en poser d’autre que celui qui s’y trouve, à savoir Jésus Christ”crucifié et ressuscité ! »

Que des signes de vie soient perceptibles ou non, le Seigneur nous a promis de demeurer avec nous jusqu’à la fin des temps. Il nous a assurés de nous accompagner jusqu’à l’achèvement de son humanité … à condition que nous demeurions fidèles et vigilants ! En contre partie, nous expérimentons que cette fidélité et cette vigilance, malgré les peines qui les accompagnent, nous gardent dans la paix et nous introduisent dans le bonheur des béatitudes ! Toutes nos vies sont alors “eucharistie” !

 


 

- VIII - 

HEUREUX

D’AVANCER EN EGLISE, EN FIDELITE

 

 

 

Témoins d’une Eglise au service des hommes

 

Joseph D. raconte : « Santina, jeune roumaine, habite un campement avec de nombreuses familles roumaines et des gens du voyage. A Noël, le collectif de soutien à ces familles, organise une fête sur le campement. La paroisse est invitée à participer. C’est un premier contact et la reconnaissance de leur existence. Depuis, Santina participe aux messes dominicales à la paroisse et des liens se nouent.

En août, à la fin d’une messe, elle prend la parole pour exposer leur situation : ils doivent quitter le terrain le jour même. Ils sont expulsés. Elle suscite ainsi un mouvement de solidarité. Le jour même, beaucoup rejoignent sur le terrain les personnes du collectif de soutien. Ce mouvement va s’amplifier. “Il faut remercier les chrétiens de la paroisse du Saint Esprit  ” disent les militants du collectif qui partagent maintenant ce qui les anime. Quelques-uns, en rappelant ce qu’ils ont vécu dans leur jeunesse avec la J.O.C. ou dans leur relation au travail avec des PO, expriment ce qu’ils attendent des chrétiens. Ils témoignent leur joie de les voir présents avec eux et efficaces dans l’action. »

« Tout cela, analyse Joseph D., est le fruit d’un engagement collectif. On le doit au travail de Goÿita, forte personnalité et militante chrétienne. On le doit à l’A.C.O., à la pastorale des migrants, mais aussi aux invitations que j’ai lancées, à l’engagement des P.O. et des chrétiens de la communauté paroissiale. C’est toute cette synergie qui rend possible l’impossible. C’est toutes ces fidélités évangéliques et humaines qui font vivre les béatitudes ! »

 « Dans les échanges, lors de ces actions avec les familles roumaines, confie encore Joseph, Julia, une paroissienne, me dit : “ C’est une chance pour mon mari Gréco, d’être appelé dans l’équipe animatrice avec vous. En perdant son boulot lors de son licenciement, quelque chose se cassait en lui, il perdait confiance ” Dans une Eglise attentive à la vie des hommes, bousculée par les situations faites aux familles roumaines, il retrouve un sens à sa vie ; il se remet debout. Il trouve même du goût au travail qu’il fait aujourd’hui même s’il ne correspond pas à sa qualification. Gréco me remercie de l’avoir appelé avec un grand sourire. »

 « Dernièrement, rapporte Moïse, le secteur pastoral de Massy voulut organiser une réflexion sur la solidarité. C’est à Gérard, un diacre accompagnant le C.C.F.D. et à Joseph en tant que membre de notre fraternité qu’on demanda de témoigner et de conduire la réflexion. Ainsi par sa présence dans les cités, ses engagements auprès des travailleurs, des chômeurs, des sans papiers… notre fraternité est reconnue comme signe d’une Eglise au service de la vie des hommes, engagée dans la construction d’une société plus juste. »

 

 

Porteurs de la souffrance des hommes

pour que naisse l’espérance…

 

 « Dans les luttes de son entreprise, Bernard nous parlait de Guy, de Jérôme, de Mohamed, de Mamadou. Nous les avions vus sur des films qu’ils avaient réalisés.. Ils étaient ses copains et donc un peu les nôtres. Ils souffraient devant le licenciement. L’un d’eux se suicida. Dans ces vies de travailleurs, la souffrance et le désespoir prenaient parfois le pas sur l’espoir !

Les luttes n’étaient pas faciles. Les violences qu’engendrait la colère devant les injustices étaient souvent présentes. La dureté de ces situations ne rendait pas toujours facile le dialogue communautaire.

Nous nous efforcions, comme disent nos constitutions religieuses, de “ porter l’offrande de ces souffrances avec patience et abandon, dans la nuit, comme une éminente et mystérieuse communion aux souffrances et à la mort du Christ pour la rédemption du monde ” Notre eucharistie communautaire, même parfois silencieusement, s’en trouvait nourrie.

La lutte de ces travailleurs fut loin d’être vaine. L’immense majorité évita le chômage. C’était  déjà là une victoire. Mais surtout, tous eurent le sentiment d’avoir grandi en dignité ! Cette croissance devenait pour nous, action de grâce pour cette portion d’humanité tout à la joie d’avoir, après beaucoup de souffrances, réussi a donner naissance à des vies nouvelles, à des solidarités et à des amitiés inimaginables nées dans le creuset de ces luttes pour la dignité. La joie est si grande qu’on finit par en oublier les douleurs de cet enfantement !

En fraternité, nous nous souvenons que la souffrance du calvaire ne peut être évitée. Elle ouvre à la joie de Pâques qui la fait oublier et qui nous pousse sur le chemin des hommes pour dire que demain toutes larmes seront effacées de nos yeux et qu’un monde nouveau sortira de nos mains avec la puissance de l’Esprit. »

 

 

dans une Eglise hésitante ET en quête de communion

 

Joseph D. et Antonio sont aussi responsables de paroisses. « Au sein des communautés chrétiennes, constatent-ils, existent souvent tensions et conflits entre deux façons de concevoir l’Église. Pour le dire rapidement il y a d’un côté une conception plutôt traditionaliste et d’un autre une conception qui trouve son inspiration dans Vatican II même si les choses ne s’expriment pas toujours aussi clairement et ne sont jamais aussi simples.

D’un côté, il y a un pouvoir certain exercé par le biais des services paroissiaux comme la gestion financière avec une volonté de contrôle y compris sur la liturgie. D’un autre des équipes qui s’investissent dans la mission d’une Église attentive à la vie de la communauté, bien sûr, mais surtout à la vie des hommes et du monde. Entre ces deux conceptions, la tension et les heurts sont fréquents. …

Dès lors, la communion n’est pas toujours facile à construire. Et pourtant, au delà des tensions, les merveilles ne manquent pas pour ceux qui cherchent d’abord les traces de l’Esprit.

Là, c’est une responsable paroissiale, fortement engagée dans son organisation syndicale, qui choisit de donner du temps à la communauté chrétienne alors qu’elle est invitée à une réunion syndicale qui l’intéresse mais où elle sait ne pas être indispensable. 

Là, c’est toute une équipe d’animation qui bien que démissionnaire, accepte de participer à une session de travail de la nouvelle équipe pour que les choses se transmettent le mieux possible. 

Ailleurs c’est l’engagement de parents aux messes du dimanche pour que les enfants puissent se sentir à l’aise, s’exprimer et vivre d’authentiques temps forts dans une liturgie adaptée.

Ailleurs encore c’est le temps de la préparation de la célébration en mission ouvrière. Les débats et les difficultés avec la paroisse du lieu ne manquent pas. Mais finalement, en regardant combien de travailleurs souvent reparlent de ces célébrations, les choses se mettent en place. Donner des lieux pour l’annonce d’une bonne nouvelle, est vu comme essentiel pour tous ! »

 « A l’occasion des funérailles d’une militante A.C.O., explique Jean Claude A. nous avons mesuré combien l’A.C.O., la mission ouvrière, étaient une chance pour les travailleurs, pour les militants de tous bords. Ils ont entendu que leur vie a du prix aux yeux de Dieu. Ils ont rencontré une Église où ils pouvaient témoigner de leur vie, de leur action, de leur lutte pour construire une société, un monde de dignité, de justice, de fraternité… “Construire un monde qui soit à la mesure de l’homme répond aussi pleinement au dessein de Dieu.” Ils ont retrouvé dans l’évangile les pages de bonheur qu’ils écrivent dans leur vie.

Tout cela nous rend heureux. Nous le vivons à la lumière de l’évangile de Jésus qui a connu lui aussi des climats de conflit, de tension, de calomnie. Toujours, Jésus invitait à regarder, au delà des gestes, l’intention des cœurs, pour rendre grâce à Dieu de la grandeur des témoignages de foi y compris en “terre païenne”…

« Heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui lui la mettent en pratique. »

Cette parole de Dieu, c’est la vie qu’il nous donne avec ses multitudes de visages, d’événements et de situations. C’est la bible et l’eucharistie qu’Il nous a laissées. C’est notre fraternité religieuse qui nous aide à lire nos vies, à y discerner cette parole et à lui demeurer fidèles. C’est enfin Jésus Christ, mort et ressuscité, fondement de notre espérance.…

 

 

CONCLUSION


En reprenant nos partages et nos comptes-rendus de réunions, nous nous sommes efforcés de rendre compte de la mission qui nous a été confiée. Nous avons ainsi essayé de répondre de notre mieux à la demande de notre responsable provincial, le père Paul Birsens, et de quelques évêques.

Nous avons essayé surtout de vous partager notre bonheur sur les chemins des hommes et de l’évangile.

Aussi, nous nous sommes permis de rapporter quelques récits de nos vies, non pour fanfaronner mais simplement pour vous associer à notre action de grâce et témoigner que nous buvons à la même source : celle qui vient du Cœur du Christ en croix, celle qui coule au travers des évangiles, celle qui vivifie l’humanité dans sa quête de sens, celle que le père Dehon nous a confiée pour que nous allions la partager avec les hommes assoiffés de paix, de justice et de fraternité.

Nous n’avons pas voulu faire œuvre littéraire. Ces quelques pages sont un partage, avec nos mots de tous les jours pour conserver toute la spontanéité d’un échange fraternel. En vous partageant quelques uns de nos récits de vie, c’est un peu comme si nous vous invitions à notre table. Vous y êtes invités en amis. Avec vous, nous ne nous gênons pas : vous êtes nos amis, nous pouvons vous recevoir à l’improviste et partager “à la fortune du pot” !

Si la construction de ces récits laisse quelque peu à désirer, c’est que nous n’avons pas cherché à vous transmettre un traité ou une thèse sur la vie religieuse. Ces récits, ce sont un peu de nos vies, tout simplement, un peu de bonheur que nous voulons vous partager avec nos questions, nos doutes et parfois nos peurs !

C’est surtout un essai pour vous faire partager notre prière, notre contemplation, notre adoration du cheminement de l’Esprit dans la vie des hommes. L’incarnation est aujourd’hui à l’œuvre. Nous en sommes acteurs et témoins. Nous contemplons les mystères du Christ dans la vie de cette portion d’humanité qu’est le monde des travailleurs. La vie de ces hommes et de ces femmes, la vie de ce peuple, nos vies, nous en faisons le pain et le vin que nous apportons sur la table du Seigneur. Nous avons essayé de vous en partager l’essentiel pour que vous puissiez, avec nous, entrer dans notre Eucharistie.

 

 

Les Fraternités de Lacanche, Les Ulis, Massy, Saint-Quentin,

et religieux en Monde ouvrier,

Mars 2006.