Home | Publications | Jean-François Jacq | La réflexion sur l’homme chez Jean-Paul II

La réflexion sur l’homme chez Jean-Paul II

Taille de la police: Decrease font Enlarge font

La réflexion sur l’homme chez Jean-Paul II

« Une liberté fondée sur la vérité »

Lecture Pastorale de Redemptor Hominis

MEMOIRE de MAITRISE de THEOLOGIE CATHOLIQUE

Présenté  par Jean-François JACQ

sous la direction de J. FANTINO

Septembre 2004

« Dans un monde qui se cherche, il est impossible de faire abstraction de l’existence et de la pensée de Jean-Paul II. Celui-ci, au fil des années, a publié un corpus doctrinal immense dont aucun homme intéressé par la vie des idées ne peut faire abstraction. Il a proposé au monde actuel, sous une forme renouvelée, de nouvelles raisons de vivre et d’espérer. A travers lui, on a vu que l’Eglise avait quelque chose à dire et qu’elle n’avait pas peur de le faire. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, Jean-Paul II fait partie du paysage, et il occupe même une bonne partie de la ligne d’horizon. Chateaubriand était persuadé qu’il avait rendu aux catholiques, par son Génie du Christianisme, une dignité dans le monde de la culture. A plus forte raison pourrait-on dire cela de Jean-Paul II dans le monde de la pensée »[1].

REMERCIEMENTS

Je tiens tout d’abord à remercier J. FANTINO, directeur du centre CAEPR, qui a accepté de diriger mon Mémoire et l’a fait avec beaucoup de patience et de compétence. Je remercie ensuite les professeurs de son équipe : S. BARNAY, professeur de Méthodologie, G. CLAUDEL, professeur de Sciences Bibliques, F. FAUL, professeur de Morale, R. SCHNEIDER, professeur d’Histoire Contemporaine.

Je remercie également le Père CAILLOT, aujourd’hui décédé, qui m’a donné l’idée de travailler sur les textes de Jean-Paul II, alors que j’étais étudiant en cycle de licence à l’Institut Catholique de Paris.

Je dédie ce travail à ma famille, à la Congrégation des Prêtres du Sacré-Cœur qui m’a permis de le faire et à tous ceux qui m’ont soutenu dans sa réalisation.

LISTE DES SIGLES UTILISES

Documents du Magistère de Jean-Paul II

DM Lettre Encyclique Dives in Misericordia

DV Lettre Encyclique Dominum et Vivificantem

RH Lettre Encyclique Redemptor Hominis

RMi Lettre Encyclique Redemptoris Missio

NMI Lettre Apostolique Novo Millennio Ineunte

TMA Lettre Apostolique Tertio Millennio Adveniente

VS Lettre Encyclique Veritatis Splendor

FR Lettre Encyclique Fides et Ratio

Documents divers

DC Documentation Catholique

GS Constitution Pastorale du concile Vatican II : Gaudium et Spes

HC Histoire du Christianisme

LG Constitution dogmatique du concile Vatican II : Lumen Gentium

INTRODUCTION

Les premiers mots que le Pape Jean-Paul II dit à la foule massée sur la place Saint-Pierre de Rome le 22 octobre 1978, après son élection, sont : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt.16,16)[2]. Il répète ainsi la profession de foi de l’apôtre Pierre sur la route de Césarée en indiquant qu’elle est le point de départ de l’Eglise : « Ces paroles contiennent la foi de l’Eglise. Elles contiennent la vérité nouvelle, bien plus, la vérité ultime et définitive sur l’homme : Le Fils du Dieu vivant »[3]. Jean-Paul II invite tous ses frères et soeurs à « accueillir le Christ et accepter son pouvoir »[4] : « N’ayez pas peur ! Ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! A sa puissance salvatrice ouvrez les frontières des Etats, les systèmes économiques et politiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation, du développement. N’ayez pas peur ! Le Christ sait ce qu’il y a dans l’homme et lui seul le sait »[5] !

A travers ces quelques phrases, la pensée de Jean-Paul II dès le début de son ministère de successeur de Pierre apparaît comme une invitation pour l’homme contemporain à se tourner vers le Christ. Comment ne pas être interpellé par l’affirmation de Jean-Paul II que le Christ est la vérité ultime et définitive sur l’homme et qu’il est le seul à savoir ce qu’il y a dans l’homme? Quel est donc ce mystère de l’homme qui peut être éclairé par le Christ ? Cette question intéresse au plus haut point les hommes de cette fin de deuxième et du début du troisième millénaire, traversés par tant de doutes, de divisions, mais aussi de désirs et d’espérance. Elle concerne ou rejoint les préoccupations de l’être humain. D’autant plus que Jean-Paul II associe d’emblée à l’homme touché par le Christ tous les domaines qui concernent sa vie, l’économie, la culture, la civilisation, le développement…

L’année suivante, Jean-Paul II publie sa première encyclique intitulée Redemptor Hominis et dans l’annonce qu’il en fait, il conçoit comme tâche centrale de son service ecclésial, avec toute l’Eglise unie au Christ, de servir la dignité de l’homme. Il souhaite que son travail puisse aider l’Eglise et l’homme à se tourner vers le Christ.

« Dans ma première encyclique, …, je désire que le regard de l’Eglise et du monde se tourne vers le Christ Notre Seigneur qui est le « Rédempteur de l’homme », Redemptor hominis…. Je voudrais donc tellement unir mission de l’Eglise et service de l’homme, dans son impénétrable mystère, de la même façon dont je vois et sens le rapport entre le mystère de la Rédemption en Jésus-Christ et la dignité de l’homme. C’est là que je vois la tâche centrale de mon nouveau service ecclésial. Si je vous le confie aujourd’hui, c’est parce que je voudrais demander avec vous à la Mère de l’Eglise, Siège de la Sagesse, d’accueillir ce premier travail pour le bien de l’Eglise et de l’homme d’aujourd’hui, pour qu’ensemble nous puissions nous tourner vers le Christ, en cette heure particulière de l’Histoire, en élevant vers lui le regard de notre foi et de notre espérance»[6].

Chez Jean-Paul II se manifeste d’emblée une sollicitude pour l’homme qui frappe et interpelle. D’où l’intérêt d’approfondir la réflexion sur l’homme, source de cette sollicitude, chez Jean-Paul II. Une orientation claire à cette réflexion est déjà acquise : c’est le Christ qui éclaire l’homme. Il s’agit donc d’entrer dans le coeur de la découverte de cet homme éclairé par le Christ. Quelques questions se posent spontanément : Sur quel terrain cette réflexion est-elle née chez Jean-Paul II et comment a t-elle été préparée? Quels en sont les fondements ? Quels en ont été les effets pendant les 25 ans de pontificat ? Comment a-t-elle été reçue par ses contemporains ? Il est très utile, voire indispensable d’effectuer cette recherche avant et après le début du pontificat de Jean-Paul II pour mettre en lumière son approche de l’homme.

Pour aborder la première et la deuxième question, il est nécessaire de partir à la découverte du contexte historique de la formation de Karol Wojtyla, puis de cette formation proprement dite, ainsi que du terrain dans lequel elle s’est développée à travers ses engagements humains, intellectuels et pastoraux. Dans ce contexte, doivent se trouver tous les fondements de la réflexion sur l’homme chez Jean-Paul II à la veille de son élection pontificale le 16 octobre 1978.

Compte-tenu de l’importance de l’homme dans la première encyclique, déjà perceptible dans la citation précédente, le choix d’étudier la réflexion sur l’homme chez Jean-Paul II à partir de Redemptor hominis s’avère opportun. Cette étude sera abordée à travers une lecture pastorale de l’encyclique, qui correspond à son objectif, en tenant compte de ses  présupposés philosophiques et théologiques. Cet enseignement a bien sûr été développé ensuite pendant le ministère du pape à travers différentes publications. La découverte de ces derniers documents permettra de vérifier et de compléter les éléments mis en évidence dans RH.

Deux autres éléments de vérification de la valeur et aussi de l’impact de la réflexion sur l’homme chez Jean-Paul II sont l’implication et la mise en œuvre de cet enseignement par Jean-Paul II lui-même dans l’Eglise universelle, ainsi que sa réception par le monde contemporain. Pour ces raisons, le chapitre I de cette étude sera consacré à la découverte du contexte historique et des fondements humains, philosophiques et théologiques de la réflexion sur l’homme chez Jean-Paul II, et le chapitre II, à l’approfondissement de sa réflexion sur l’homme proprement dite, à travers une lecture pastorale de RH. La valeur et l’implication de cette réflexion apparaissent surtout, d’une part à travers tout le chapitre I en ce qui concerne l’œuvre de Karol Wojtyla avant son élection, et d’autre part dans les conclusions du chapitre II en ce qui concerne l’œuvre de Jean-Paul II après son élection. La réception du message de Jean-Paul II sur l’homme et ses ouvertures sur le troisième millénaire est abordée dans la conclusion générale.

CHAPITRE I

LES FONDEMENTS HISTORIQUES, HUMAINS, PHILOSOPHIQUES ET THEOLOGIQUES DE LA REFLEXION SUR L’HOMME CHEZ JEAN-PAUL II

Le terrain sur lequel est née la réflexion sur l’homme chez Jean-Paul II est bien sûr d’abord le pays d’où le futur pape est originaire, avec son histoire, mais également le contexte humain et spirituel dans lequel il a vécu ainsi que la façon dont il s’est engagé dans sa vocation sacerdotale. Sur ces bases, revêtent une importance essentielle, d’une part sa formation intellectuelle, qu’elle soit théologique ou non et d’autre part ses activités en tant que professeur d’université et son engagement pastoral comme prêtre, évêque puis cardinal dans le contexte du concile Vatican II jusqu’à son élection pontificale.

Tous ces éléments vont permettre de mettre en évidence les racines de la réflexion sur l’homme chez Jean-Paul II, ainsi que ses convictions sur l’homme à la veille de son pontificat. Mais avant d’entreprendre la lecture pastorale proprement dite de RH au chapitre II, d’une part il est nécessaire de mettre en évidence les fondements de l’encyclique, et d’autre part de vérifier la façon dont ces racines et ces convictions vont se manifester et se confirmer pendant tout le pontificat, dans le cadre de la réception de Vatican II, puisque Jean-Paul II conçoit son ministère comme une mise en oeuvre du concile.

I/1 Le contexte historique, humain et intellectuel de la formation de Jean-Paul II.

Le pape Jean-Paul II est polonais, originaire de Wadowice, ville du diocèse de Cracovie. Il est né le 18 mai 1920, juste après la première guerre mondiale. L’histoire de sa vie est donc liée à celle de la Pologne du XXème siècle, à celle de sa culture et à celle de son Eglise.

Le contexte historique et spirituel de la Pologne[7].

Selon les polonais eux-mêmes, la Pologne se situe en Europe centrale plutôt qu’en Europe de l’Est. Le pays est en effet entouré par l’Allemagne et la Russie, deux voisins belliqueux. On date le début de l’histoire polonaise au baptême dans la chrétienté latine du prince piaste Miesko 1er en 966. Le christianisme a été reçu en Pologne presque sans réticences et sans qu’il fut imposé de force. Le tissu du catholicisme polonais a pour fil de trame la fidélité à Rome, mais il est toujours resté ouvert aux deux moitiés culturelles européennes, lui donnant ainsi une ouverture universelle à laquelle il peut rester fidèle sans renier son choix romain. On érigea à Gniezno une  église dédiée à l’assomption de la Sainte-Vierge qui devint en l’an 1000 le siège d’un archevêché. Ce fut l’amorce de cette spiritualité mariale qui est un des traits de la spiritualité polonaise moderne et contemporaine.

Après la fondation de l’Université de Cracovie en 1364 par le roi Casimir le Grand, et restaurée par la Reine Hedwige d’Anjou en 1400, la vie mystique fleurit au XVème siècle à Cracovie. L’union entre la Pologne et la Lituanie en 1386 grâce au mariage de la reine polonaise Hedwige avec le duc Lituanien Ladislas Jagellon forma un Etat prospère pendant 200 ans. Les polonais repoussèrent alors une invasion turque et se distinguèrent en faisant preuve d’une tradition de tolérance religieuse remarquable pour l’époque. Les pèlerinages au sanctuaire de Czestochowa prirent un développement prodigieux au XVème siècle, surtout après une incursion des hussites qui lacérèrent le visage de la Vierge de deux coups d’épée. Ainsi, la spiritualité polonaise au Moyen-âge s’est développée avec un trait marial. La mystique y avait un caractère non littéraire jusqu’au XVème siècle, malgré la fondation de l’Université.

Ce retard devait trouver sa compensation aux XVIème et XVIIèmes siècles. La Pologne résista à la Réforme protestante et tous les rois polonais furent catholiques. Il y avait dans le pays l’existence d’une vie mystique intense, ainsi qu’une tendance à s’accommoder aux désirs des rois catholiques. La spiritualité espagnole triomphait en Pologne au début du XVIIème siècle. Cette spiritualité fit naître toute une littérature ascétique et mystique. L’année 1648, date de l’insurrection de Chmielnicki, marqua le début d’une crise violente dans l’histoire de la Pologne. A ce moment, les troupes suédoises furent repoussées, les armes à la main, par les moines du couvent de Czestochowa, où se trouvait l’icône de la Sainte-Vierge. La piété mariale devint le trait caractéristique de toute la nation polonaise. Arrivèrent alors les premiers fils de Saint-Vincent de Paul et l’Ecole française de spiritualité s’implanta en Pologne dans la deuxième moitié du XVIIème siècle.

Au XVIIIème siècle, la spiritualité polonaise eut à subir les influences jansénistes et rationalistes du siècle. Malgré tous ces obstacles, la spiritualité authentique pouvait se redresser sans intervention de l’extérieur. La dévotion mariale trouvait ses formes populaires dans de nombreux pèlerinages aux images de la Vierge. On peut citer les écrits qui continuent la voie polonaise de consécration à la Vierge Marie, connue avant Saint-Louis Marie Grignion de Montfort : « Me mettant devant la majesté de la Très Sainte Trinité, je confesse être votre esclave à jamais, très bénie Vierge Marie, et je vous reconnais pour ma dame, reine héréditaire de tous mes biens temporels et éternels »[8].

Le pays subit en 1773, 1793 et 1795 des partitions qui étaient sans précédent dans l’Europe moderne[9]. La nation polonaise survécut à l’anéantissement de l’Etat grâce à sa culture, c’est-à-dire sa langue, sa littérature, sa musique, sa religion, et non grâce à la politique ou à l’économie. Pour les polonais, l’esprit comptait plus que les faits tels que les imaginaient les réalistes matérialistes. Cet entêtement servit le pays entre 1795 et 1919, période que les polonais appellent leur « captivité de Babylone » ou  leur « chemin de Croix ».

La renaissance de la religion dans les classes cultivées, les transformations qui se produisirent dans les masses populaires, l’abandon de l’Eglise par les grandes masses ouvrières au tournant du XIXème et du XXème siècle, leur retour partiel au XXème, le mouvement des sectes protestantes du XXème siècle et son échec, voilà ce qui caractérise l’histoire des origines de la religion polonaise contemporaine, après l’effondrement des bases de la vieille spiritualité baroque. La spiritualité polonaise du XIXème siècle, telle que nous la connaissons par les écrits de ses représentants les plus éminents, établis en Galicie et en Pologne russe, se trouve dans le sillage de la spiritualité espagnole et ignatienne en particulier. Dans la religion du peuple polonais, les pèlerinages étaient un trait caractéristique, hérité du XVIIIème siècle. Czestochowa est au premier plan. La religion des masses était très profonde.

La deuxième République polonaise vit le jour à la fin de la première guerre mondiale au milieu d’immenses difficultés. Cependant, en Août 1920, l’invasion de l’Europe par l’Armée rouge est repoussée lors du miracle de la Vistule par le général Pilsudski. Si bien qu’au milieu de toutes ces difficultés, la « Pologne » était redevenue une réalité. Ce fut donc au sein d’une Pologne libre, assaillie de problèmes, mais pleine d’espoir en son avenir et son indépendance, que Karol Wojtyla vit le jour le 18 mai 1920 à Wadowice. Cette ville était située en Galicie, province de Pologne qui passait pour l’unique endroit où la culture et les idéaux polonais avaient été préservés. L’histoire et la culture orientaient Wadowice vers Cracovie, la capitale culturelle de la Pologne, et Vienne, plutôt qu’en direction de Varsovie. Il est important de remarquer qu’à Wadowice il existait une importante communauté juive dont les membres se considéraient comme des polonais. Germanophones à l’origine, ils avaient été largement incorporés dans la société locale et ne se distinguaient ni par l’habit, ni par le langage des gens du pays. De plus, plusieurs d’entre eux s’étaient battus au sein de la Légion polonaise de Pilsudski et certains s’étaient retrouvés à servir dans l’état-major de la nouvelle armée polonaise. Ce qui expliquait la relative absence d’antisémitisme au sein de la société locale, antisémitisme qui commença à se manifester publiquement en Pologne après la mort de Joseph Pilsudski en 1935 par le boycott dans tout le pays des entreprises juives [10].

La première guerre mondiale provoqua l’effondrement de toute la conception positiviste et amena les hommes à réfléchir sur le sens de la vie et du monde. L’Etat polonais, restauré dans son indépendance, assurait aux catholiques une pleine liberté d’action. Les jeunes gens qui avaient fait la guerre se placèrent au  premier rang d’un mouvement puissant qui provoqua la renaissance de la vie religieuse dans l’intelligentsia polonaise. Il balaya le dilettantisme religieux. Seuls demeurèrent vivants les courants clairement formulés, fondés sur une foi plus raisonnée, sur une connaissance au moins superficielle de la philosophie chrétienne et de la doctrine sociale de l’Eglise. Le fidéisme et le sentimentalisme de l’ancienne génération tombèrent dans l’oubli. C’est le désir de s’insérer au coeur de la vie qui fut placé à l’ordre du jour. Mais il naquit un nouveau danger, sous la forme d’un volontarisme coloré d’activisme, qui, en portant au premier plan le principe de la politique, gâta la vie religieuse de la jeunesse qui manquait de profondeur. Cette primauté de la politique dérivait du mot d’ordre « politique d’abord » lancé par « l’Action Française » et par ses adhérents polonais.

Le mouvement religieux dans la jeunesse se cristallisa en quelques types de formation qui se manifestaient extérieurement en diverses organisations : Le type le plus important en nombre était les congrégations mariales, un type purement religieux avec une certaine lecture et une défense active des intérêts catholiques dans la vie. Une deuxième orientation représentait la tendance à reconstruire la société et l’économie dans la pensée des encycliques pontificales, à travers l’action sociale, et la collaboration des mouvements ouvriers, en s’appuyant sur la pensée thomiste. Un autre type se bornait pour l’extérieur aux oeuvres de charité mais fondait son action intérieure sur la lecture de l’Ecriture Sainte, commentée dans l’esprit de l’enseignement de l’Eglise. D’autres mouvements, de portée plus limitée, s’intéressaient aux missions étrangères. D’autres cercles réunissaient des personnes qui cherchaient à approfondir la prière par la liturgie ou qui organisaient des retraites fermées.

La seconde guerre mondiale, que les Polonais décrivent parfois comme la guerre qu’ils perdirent deux fois, fut un désastre total pour le pays [11]. Six millions de ses concitoyens périrent. Le troisième Reich voulait en effet rayer la Pologne de la carte. Pour finir, un autre régime totalitaire que le nazisme devait prendre en main l’avenir politique de la nation. Pendant cette guerre, aucun ordre général de capitulation ne fut donné aux troupes polonaises, si bien qu’une résistance polonaise clandestine, liée au gouvernement polonais légitime, se mit en place. Le peuple entama alors une lutte désespérée pour sa survie. Malgré la trahison de leurs alliés, les Polonais contribuèrent puissamment à la cause des Alliés pendant toute la guerre en conformité avec le mot d’ordre Pour notre liberté et la vôtre. On estime que sur 35,5 millions d’habitants de la Pologne, les occupants en ont tué 6,3 millions. L’Eglise catholique avait un rôle de gardienne historique de la culture et de l’identité nationales et allait montrer qu’elle savait souffrir : 3646 prêtres polonais furent enfermés dans des camps de concentration et 2647 y laissèrent la vie. A la fin de la guerre, environ un tiers du clergé avait été massacré. Le « sommet » de la terreur, ce fut la mise à mort terrible dès 1941/1942 de tous les juifs. C’est ainsi qu’ont péri près de 3 à 3,4 millions de juifs polonais. L’occupation et la guerre, avec les déportations de prêtres, leur martyre, firent la sainteté de plusieurs. Dans la spiritualité des masses, surtout à Varsovie, on put voir une explosion puissante de la vertu de l’espérance et d’un sacrifice total de la vie. On vit se répandre la dévotion de la « petite voie » de Sainte-Thérèse de Jésus et celle de la dévotion à la Miséricorde divine. On érigea dans toutes les maisons de Varsovie des autels provisoires où le soir les habitants se réunissaient pour prier. Les catholiques prient part aux oeuvres charitables pour parer aux malheurs de la guerre et de l’occupation nazie. On organisait le sauvetage des juifs en les cachant au péril de la vie, on les faisait sortir du ghetto. Le sacrifice de la vie offert par des milliers de prêtres et de laïcs ne put rester sans influence sur la vie religieuse des masses chrétiennes dans les années suivantes[12].

Lors des conférences de Téhéran et de Yalta, en 1945, les alliés se mirent d’accord pour déplacer la Pologne d’environ de deux cents kilomètres vers l’ouest sur la carte de l’Europe, ce qui posera des problèmes entre le catholicisme polonais et le Vatican durant un quart de siècle. Les trois Etats baltes, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie, redeviennent comme en 1940/1941, des républiques soviétiques. La Pologne orientale est incorporée, comme en 1939, à l’Ukraine et à la Biélorussie. Par contre, la Pologne a reçu les terres orientales du Reich d’avant 1939. Les allemands, selon les mêmes dispositions, ont été obligés de quitter le pays. Les Polonais de l’est ont émigré vers les nouvelles frontières. Avec la victoire et la présence de l’Armée rouge, les communistes ont pris le pouvoir. Après quelques années de lutte, le système d’un parti communiste fut imposé. Vers 1948, la Pologne reconstituée était totalement prise dans le filet de l’empire soviétique. La seconde guerre mondiale avait abouti non pas au rétablissement de la liberté et à la restauration des droits des nations, mais à un totalitarisme communiste s’étendant sur plus de la moitié de l’Europe, ouvrant la période de la guerre froide entre l’est et l’ouest.

Le renouveau de la spiritualité par un retour aux sources authentiques, issu des facultés catholiques de l’occident, se manifesta dans l’oeuvre de l’abbé Kornilowcz (+1945), qui eut une forte influence sur les milieux intellectuels de Varsovie, à travers une dévotion au Christ, un sens liturgique aigu, un intellectualisme ouvert aux tendances nouvelles et l’activité charitable. Un autre champion  du renouveau de la spiritualité était le P. Hyacinte Woroniecki (+1948), dominicain, dont l’esprit formé par le thomisme exerça une influence très grande sur la jeunesse. Les Carmes, les Rédemptoristes et les Jésuites étaient aussi présents dans ce renouveau. Le père Maximilien Kolbe, franciscain, fut l’ouvrier d’un renouveau de la vieille spiritualité polonaise en fondant la « Milice de Notre-Dame » et en publiant une revue populaire à grand tirage « Le chevalier de l’Immaculée ». Il transplanta son oeuvre au Japon. Sous l’occupation allemande, il fut mis à mort dans le camp de concentration d’Auschwitz. La dévotion mariale continua à être très commune en Pologne, se manifestant en particulier dans les pèlerinages des étudiants, de la jeunesse, des groupes professionnels à Czestochowa. Il y avait un important essor de la vie catholique qui ne pouvait cacher d’autres mouvements encore à leurs débuts (essors de sectes protestantes, retour à l’Eglise nationale), mais la majorité des masses paysannes et une grande partie des ouvriers faisaient partie de l’Eglise catholique.

Edward Gierek, qui arrive au pouvoir en Pologne en 1971, après les évènements sanglants de décembre 1970 qui ont vu les forces anti-émeutes tirer sur la foule des ouvriers de la Baltique, tente une politique de séduction à l’égard des catholiques. Il accorde des visas aux pèlerins désireux de participer à la béatification du père Maximilien Kolbe. Il officialise par un traité germano-polonais en 1972 la frontière Oder-Neisse (frontière occidentale de la Pologne), ce qui permet au Pape de nommer dans les diocèses de l’Ouest des évêques à part entière. Et le 1er août 1975, les accords d’Helsinki mettent fin à la guerre froide pour 35 pays de l’est et de l’ouest, entérinant ainsi la détente en Europe.

Il est frappant de remarquer qu’onze ans après le début du pontificat de Jean-Paul II, la révolution politique non-violente de 1989 entérine la chute du communisme et libère les pays de l’Europe de l’est de son emprise. Depuis le 1er mai 2004, la Pologne fait partie des 25 membres de la communauté européenne, avec entre autres la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie. Retournement de l’histoire dans laquelle Jean-Paul II s’est impliqué en tant qu’homme, et en tant que pasteur.

Contribution de l’histoire de la Pologne à la réflexion sur l’homme chez Jean-Paul II.

Ce petit résumé d’histoire de la Pologne donne le contexte de la vie de Jean-Paul II, fils d’un pays qui, comme beaucoup d’autres, a souffert des guerres du XXème siècle, mais a survécu à deux régimes totalitaires grâce à sa culture. Ce point est essentiel pour comprendre la réflexion sur l’homme chez Jean-Paul II.

En effet, au cours de son premier voyage en tant que pape en Pologne, Jean-Paul II affirme qu’il y a quelque chose que tous les hommes ont à apprendre de la nation et de l’Eglise polonaise :

« L’histoire de la nation mérite d’être convenablement appréciée selon la contribution qu’elle apporte au développement de l’homme et de l’humanité, à l’intelligence, au coeur et à la conscience. Voilà le plus profond courant de culture. Et c’est son plus ferme soutien. Sa moelle et sa force. Il n’est pas possible sans le Christ, de comprendre et d’apprécier l’apport de la nation polonaise au développement de l’homme et de son humanité dans le passé, et son apport même de nos jours »[13].

En Pologne, se vit une grande culture spirituelle à peu près totalement séparée de ce qui constitue la force matérielle. Prise entre des voisins plus peuplés, plus organisés et plus puissants, la Pologne a durement souffert et a été longtemps privée de son indépendance et de son unité nationale. Aux yeux d’un polonais, la vision hégélienne de l’histoire montre donc immédiatement sa limite : la vérité et la force ne vont pas du tout nécessairement ensemble. Mille fois défaite sur le terrain de la force, la nation renaît chaque fois grâce à la prise de conscience spirituelle de sa propre identité et de son propre droit, animée par la foi chrétienne. Ce primat de la vérité sur la force, c’est l’enseignement des martyrs en qui l’Eglise polonaise se reconnaît, de Stanislas au père Maximilien Marie Kolbe. C’est ici que s’enracine la conception particulière qu’a Karol Wojtyla du rapport entre christianisme et culture.

La vision particulière de l’homme qui nourrit la conscience polonaise est, selon la formulation de R. Buttiglione, la certitude culturelle et existentielle que le Christ est la clef de voûte pour la compréhension de l’homme et de son histoire[14]. Pour différentes raisons, cette certitude s’est perdue ou atténuée en Occident. Les polonais, du fait de leurs difficultés à construire une nation sur le plan politique, ont vu dans le développement de la conscience chrétienne du peuple le fondement le plus solide d’une idée nationale qui rapprocherait entre eux tous les peuples de la terre.

Auschwitz est un endroit construit pour la destruction de l’homme par l’anéantissement de sa dignité. Dans le camp d’extermination, l’homme est réduit à sa pure animalité. Le témoignage du Père Kolbe, par le sacrifice de sa vie, annule spirituellement le camp d’extermination en montrant en même temps que l’humanité est ce qu’il y a de plus profond en l’homme. Il n’est pas possible de faire qu’Auschwitz et les autres lieux semblables de mort de l’humanité n’aient pas existé. Mais le chrétien sait que, vécus dans l’esprit du Christ par la foi, comme participation à sa souffrance et à son témoignage pour l’homme, ils sont les lieux d’une victoire fondamentale de l’homme pour l’homme.

La Pologne a connu les deux formes les plus violentes du totalitarisme moderne et, devant elles, a réaffirmé une autre vision de l’homme en constituant une opposition essentiellement morale. Les nazis ont exterminé l’intelligentsia et assassiné un sixième des prêtres dans l’intention de détruire la conscience spirituelle de la nation. Celle-ci, cependant, s’est reformée autour du témoignage pour l’homme donné par l’Eglise catholique à travers des hommes de foi tels le Père Maximilien Marie Kolbe, le cardinal Sapieha, le cardinal Wyszynski, Karol Wojtyla…, qui ont pris la décision de ne pas renoncer à la lutte pour la vérité et la liberté.

La formation humaine et intellectuelle de Karol Wojtyla.

Karol Wojtyla, né le 18 mai 1920, perdit sa mère, Emilia Kakorowska, alors qu’il n’avait que neuf ans. Son père, qui était sous-officier, se consacra entièrement à l’éducation de ses enfants[15]. Karol Wojtyla sera appelé à la vocation sacerdotale, mais il est frappant de constater comment son humanité s’est forgée par tout un itinéraire d’expérience humaine, tout particulièrement dans le contexte de l’occupation de la Pologne par le troisième Reich, avant qu’il entreprenne sa formation religieuse et presbytérale.

Avant la guerre, Karol Wojtyla a fréquenté pendant 8 ans le lycée de garçons Marcin Wadowita. Il s’agissait d’un lycée d’Etat, parce que son père, en tant qu’ancien fonctionnaire de l’armée y bénéficiait d’une réduction de 50% sur le prix des études, mais des ecclésiastiques y assuraient l’instruction religieuse. Ce lycée présentait une excellente formation classique. Latin et grec étaient les fondements du programme, en plus des cours de langue et littérature polonaises, d’histoire et de mathématiques. Tout au long de ses études au lycée, Karol Wojtyla continua à récolter les meilleurs notes et obtint son diplôme de fin d’études le 27 mai 1938 en tant que major de promotion. Il devint en même temps membre de la Confrérie de Marie regroupant des jeunes gens qui se consacraient à promouvoir la dévotion à la mère du Christ. Il était également passionné pour la littérature, et pour le théâtre, le drame en particulier, et se plongea plus profondément encore dans le romantisme polonais en montant sur les planches pendant ses années de Lycée.

Karol Wojtyla arrive à l’université Jagellon de Cracovie à l’automne 1938. Cette université de Lettres, fondée en 1364, était l’une des plus anciennes et plus prestigieuses d’Europe. Pendant six siècles, l’université avait été un carrefour de la culture chrétienne et humaniste. Karol Wojtyla opte pour un programme chargé en philologie : étymologie, phonétique et inflexion, interprétation des textes littéraires, panoramas de la tragédie, de la poésie et du roman polonais médiévaux, modernes et contemporains, introduction au russe, initiation à la grammaire du slavon. Il en vient ainsi à mesurer « plus pleinement… ce qu’est le langage » comme il le notera plus tard. Il est passionné par les belles lettres et surtout par la littérature polonaise. Il commence à comprendre que l’aptitude humaine au langage rend possible le monde de l’homme, y compris celui de la littérature[16]. A la fin de la première année, en juin 1939, il passe avec succès les deux examens qui lui permettraient de continuer ses études de philologie, mais il ne pourra entreprendre la seconde année, car le 1er septembre 1939 éclate la deuxième guerre mondiale. A l’automne 1939, la majorité des professeurs de l’université Jagellon seront déportés dans le camp de concentration de Sachsenhausen.

L’expérience de la guerre est décisive dans la formation de Karol Wojtyla[17], façonnant sa spiritualité d’inspiration carmélite, axée sur la croix, centre de la vie chrétienne et de l’histoire de l’humanité. C’est pendant l’occupation que naît sa vocation et qu’il entre au séminaire. Il y trouvera des modèles héroïques qui l’aideront à incarner sa vocation sacerdotale : le père franciscain Maximilien Kolbe et l’archevêque Adam Stefan Sapieha. Il y vivra aussi son expérience la plus profonde du travail manuel, qui contribuera à façonner sa manière de comprendre la doctrine sociale de l’Eglise. Il y découvrira à travers le théâtre la défense de l’identité culturelle nationale comme moyen de résistance et de libération.

Au début de la guerre, Karol Wojtyla travaille comme coursier dans un restaurant. A l’automne 1940, il est embauché pour près de quatre ans à l’usine chimique Solvay, dans une carrière de pierre et une station d’épuration d’eau. Karol Wojtyla découvre ainsi un monde qu’il n’avait jamais connu, celui de l’ouvrier dans l’industrie. Il commence à penser plus profondément au sens du travail lui-même. Celui-ci lui permettra d’éviter la déportation en Allemagne, de poursuivre sa carrière théâtrale et les activités de résistance culturelle dans lesquelles il s’impliquera de plus en plus, ainsi que de suivre des cours à l’université Jagellon, reconstituée en secret à partir du début de 1942, et fonctionnant clandestinement. Durant les trois années de son existence souterraine, 136 professeurs donnèrent des cours à 800 étudiants, dont Karol Wojtyla, souvent la nuit à domicile.

A partir de 1941, il peut participer à la messe du matin après sa relève de la nuit. C’est à ce moment qu’il lit les œuvres de Saint-Louis Marie Grignion de Montfort et découvre que Marie est une voie spéciale donnant accès aux « mystères de l’Incarnation et de la Rédemption ». Il découvre aussi ce monde de la contemplation religieuse intense en conséquence de l’assaut des nazis contre le clergé catholique polonais. Jan Tyranowski, de la paroisse Saint-Stanislas-Kostka des Salésiens, lui fait découvrir le Rosaire vivant, mouvement clandestin dans lequel l’approche de la vie intérieure inclut une dimension apostolique : la pratique de la présence de Dieu doit conduire à une vie toujours plus dévouée au service des autres. Les membres du Mouvement discutent aussi de la manière dont la Pologne pourrait être reconstituée comme communauté chrétienne après la guerre. Karol Wojtyla dirigera un groupe du Rosaire vivant. Il acquiert la conviction que la sainteté est la vocation de tous les baptisés au sein de l’Eglise, et découvre Saint-Jean de la Croix. Une telle approche de la condition humaine se situe aux antipodes de la volonté de puissance exaltée par les nazis.

Karol Wojtyla avait depuis le lycée une passion pour le théâtre, la littérature, et en particulier pour le romantisme polonais dont les thèmes façonneraient sa pensée future. Les auteurs patriotes qui donnèrent naissance au romantisme polonais au XIXème siècle voulaient réhabiliter le passé pour en faire un instrument de la renaissance nationale et voyaient dans le catholicisme le levain qui avait engendré le caractère national spécifiquement polonais [18]. Etre révolutionnaire, selon ce courant, c’était s’intéresser de près à la doctrine et à la morale chrétiennes. Sienkiewicz, prix Nobel de littérature en 1905, relate le discours adressé par le prieur Augustyn Kordecki aux défenseurs du monastère de Jasna Gora à Czestochowa qui abrite l’icône de la Vierge noire, dont la résistance brisa l’invasion suédoise de 1655 [19]. Sienkiewicz transmit à un vaste public plusieurs idées clés de la vision de l’histoire polonaise propre au romantisme polonais : le rétablissement de l’indépendance polonaise passe par la restauration des vertus nationales traditionnelles, indispensables fondations d’un nouvel Etat. Il y eut également Mickievicz (1789-1855), qui développait un thème chrétien familier, celui de la souffrance rédemptrice concernant la destinée de toute sa nation. La Pologne morcelée représentait le messie parmi les nations, serviteur tourmenté dont le calvaire rachèterait le monde en lui montrant le chemin d’une nouvelle liberté plus spirituelle au delà du matérialisme occidental. Il y eut aussi Juliusz Slowacki (1809-1849) qui écrivit un poème à propos d’un pape slave qui serait un frère pour toute l’humanité.  Le poète romantique polonais qui eut le plus d’influence sur la pensée de Karol Wojtyla fut incontestablement Cyprien Kamil Norwid (1821-1883) qui écrivit beaucoup à propos de la vérité et la liberté à travers l’art, ainsi que de la dignité du travail et du respect impératif des ouvriers et de leur labeur : Le travail accepté avec amour est la manifestation la plus élevée de la liberté humaine. Il est donc rédempteur.

Karol Wojtyla s’immergea en même temps dans le théâtre comme il ne le ferait jamais plus, et cela à partir de 1939. Il rédigea plusieurs pièces de théâtre, où il poursuivait son exploration des motifs de tourments de la Pologne. Il connut Kotlarczyck qui fonda le Théâtre rhapsodique en 1941, et qui contribua à forger l’homme que Karol Wojtyla deviendrait à maints égards. En effet, la conviction de Kotlarczyck était que la force du drame émanait de la parole exprimée et reçue et non du spectaculaire. Le langage, dans son esprit, prenait vie dans l’intimité créée entre celui qui parlait et celui qui écoutait. La tâche de l’acteur consistait à faire entrer le public dans cette intimité de sorte que la vérité de la parole put atteindre et toucher celui-ci. Kotlarczyck s’efforçait de créer un Théâtre de la Parole intérieure où l’intrigue, les costumes, mouvements scéniques et accessoires étaient réduits au strict minimum. Seul comptait ce qui se passait dans la conscience du public, rendu possible par la remarquable discipline d’abnégation des acteurs. Pour Kotlarczyck, la fonction de l’acteur s’apparentait à celle d’un prêtre. Il s’agissait d’accéder au royaume de la vérité transcendantale, et de dévoiler des vérités et des valeurs morales universelles qui permettraient de juger les circonstances en offrant au monde la possibilité d’une authentique transformation. Cela aiguisa l’élocution de Karol Wojtyla, son sens du temps et son rapport avec le public. Le théâtre était également pour lui une expérience communautaire : les acteurs, en associant leurs talents, excédaient la somme de leurs participations individuelles. Kotlarczyck essayait de susciter des sentiments de transcendance et de patriotisme dans le contexte d’une atmosphère quasi liturgique. C’était une forme distinctement polonaise de résistance à l’oppression par le biais d’une réhabilitation de la culture nationale, à travers une parole de vérité face au mal. Le Théâtre rhapsodique était en effet allié à un vaste mouvement de résistance culturelle clandestine baptisé UNIA, vouée à la restauration de la morale au sein de la Pologne après l’occupation. Ainsi, les théories de Kotlarczyck et l’absorption de Karol Wojtyla dans la littérature romantique polonaise l’avaient amené à méditer sur le pouvoir de la parole susceptible de transformer l’histoire en dépit d’obstacles matériels gigantesques.

Une évidence commençait cependant peu à peu à se manifester chez Karol Wojtyla : l’appel au sacerdoce. Ayant perdu son père le 18 Février 1941, troublé par l’humiliation de l’occupation totalitaire et par l’héroïsme dont il avait été témoin face à l’oppresseur, il voulait vivre en résistant à la dégradation de la dignité humaine. En 1942, Karol Wojtyla demanda à être admis comme séminariste. Le séminaire était clandestin et Karol Wojtyla entreprit alors des études à la faculté de théologie de l’université Jagellon. Il commença à mener une double vie. Il continuait son travail pendant la journée, étudiait secrètement à son poste de nuit, tout en faisant du théâtre, mais il ne pouvait plus y consacrer autant de temps. Ses deux premières années d’études, clandestines, furent consacrées à la philosophie. Il découvrit en métaphysique un nouveau niveau d’existence édifié sur la conviction classique, essentielle à la philosophie d’Aristote et de Thomas d’Aquin, que l’univers est intelligible, fondement de sa pensée philosophique future. C’était les premières pierres d’une défense philosophique du réalisme- l’intelligibilité du monde contre le scepticisme radical et le relativisme moral. Ses capacités intellectuelles sautaient aux yeux de ses camarades, ainsi que sa piété. A partir d’août 1944, mois où Varsovie fut rasée, le séminaire fut dirigé par l’archevêque Sapieha, pilier inébranlable de la résistance catholique à l’occupation nazie. Karol Wojtyla acheva sa troisième année d’études théologiques en 1945, tandis que la vie retrouvait peu à peu un semblant de normalité au séminaire de Cracovie. L’année suivante, tout en suivant sa dernière année d’études avant son ordination, il donnait en même temps des cours de théologie aux première années, et travaillait comme assistant-professeur. A la fin du mois de juin et au début de juillet 1946, Karol Wojtyla passa avec succès ses examens à l’université Jagellon, complétant ainsi son cursus de théologie. Le cardinal Sapieha accéléra le processus de son ordination, qui eut lieu 1er Novembre 1946, pour l’envoyer entamer ses études de doctorat à Rome. Jean-Paul II plus tard remarquerait avec une certaine nostalgie qu’il n’avait jamais eu une véritable expérience de séminaire à cause de la guerre et de l’après-guerre. Cependant, Jean-Paul II dit lui-même que l’usine fut pour lui un vrai séminaire, même s’il était clandestin. Il estime avoir été un séminariste ouvrier[20].

Karol Wojtyla part à Rome à 26 ans le 15 novembre 1946. Il loge pendant deux ans au Collège belge, dans un environnement stimulant sur le plan intellectuel, riche en discussions relatives à la nouvelle théologie associée aux noms des dominicains Marie-Dominique Chenu et Yves Congar, des jésuites Jean Daniélou et Henri de Lubac qui joueraient un rôle important au concile Vatican II. Les expériences de prêtres-ouvriers menées en France et en Belgique donnaient lieu à des débats. Pendant les congés, il voyageait en Italie surtout avec son ami Starowieyski. Au cours de l’été1947, ils allèrent en France et rencontrèrent des prêtres-ouvriers parisiens qui leur parlèrent de leurs efforts pour évangéliser le prolétariat français post-chrétien.

A Rome, Karol Wojtyla est inscrit à l’ Angelicum, l’université des Dominicains. Il prépare sa thèse de doctorat, sous la direction du Père Garrigou-Lagrange, intitulée La doctrine de la foi chez Saint-Jean de la Croix. Ce choix s’explique en partie par l’influence de Jan Tyranowski, dont Saint-Jean de la Croix et Sainte-Thérèse d’Avila avaient été les maîtres. Wojtyla tient de lui une tendance spontanée à lire en Saint-Jean de la Croix une sorte de phénoménologie de l’expérience mystique. Il a pu aussi être influencé par Garrigou-Lagrange qui cherchait, au sortir de la guerre, une présence de la contemplation mystique dans le monde. Dans ce travail, Wojtyla souligne la nature personnelle de la rencontre avec Dieu, grâce à laquelle les croyants transcendent les frontières de leur existence terrestre de telle sorte qu’ils deviennent plus véritablement eux-mêmes. Cette rencontre avec le Dieu vivant est au centre de toute vie chrétienne. On en vient à connaître Dieu comme on en vient à connaître un autre être, par un don mutuel de soi. L’objectif de la vie chrétienne est de devenir Dieu par participation. Sa thèse tirait trois autres conclusions : Tout d’abord, il ne peut y avoir de la part de l’homme aucune connaissance de Dieu comme objet. D’autre part, même dans la foi, il ne peut y avoir une intellection de ce que Dieu est : dans la foi, il peut y avoir avec Dieu une rencontre personnelle, qui est réelle, mais qui demeure dans la nuit de la foi. La non-ojectivabilité est la forme du rapport personnel avec Dieu, instauré par Dieu lui