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A propos du nouveau livre de Jacques Arnould

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A propos du nouveau livre de Jacques Arnould

N’ayez pas peur de chercher Dieu !

Sous le voile du cosmos les scientifiques parlent de lui

 

« Bon gré mal gré, les chercheurs scientifiques occupent désormais une place d’influence au sein de nos sociétés, en particulier en Occident, la place qu’occupaient jadis les juges de Giordano Bruno, la place de ceux qui possèdent la connaissance, la place de ceux que j’ai appelés les clercs. » Voilà pourquoi Jacques Arnould, historien des sciences et théologien, chargé de mission pour les questions éthiques au Centre national d’études spatiales (CNES), s’intéresse aux discours de ces scientifiques qui nous (re)parlent de Dieu « sous le voile du cosmos »[1]. En effet, ils sont redevenus nombreux depuis qu’Einstein avait avoué à une de ses étudiantes : « Je veux savoir comment Dieu a créé l’univers… Je veux connaître la pensée de Dieu ; le reste n’est que détails. »

La pensée de Dieu, le visage de Dieu, le doigt de Dieu… autant d’expressions que l’on retrouve chez les astrophysiciens contemporains qui rejoignent ainsi peut-être l’idée de leur ancêtre Kepler lorsqu’il affirmait : « La géométrie une et éternelle resplendit dans l’esprit de Dieu : et, le fait qu’il ait été donné aux hommes de partager avec Dieu la géométrie est l’une des causes qui font l’homme à l’image de Dieu. »

Alors que dire de ces scientifiques qui sont devenus aujourd’hui les nouveaux clercs capables d’enseigner les sociétés humaines, peut-être même de les conduire et de les gouverner ? Faut-il en avoir peur comme jadis les juges de Giordano Bruno qui avaient peut-être pressenti la venue de cette nouvelle cléricature et en étaient effrayés à tel point qu’ils prononçaient leur sentence fatale contre leur accusé ?

Pour donner des éléments de réponse, Jacques Arnould commence par informer d’abord sur ce que disent les scientifiques, surtout les physiciens, astrophysiciens et biologistes sur Dieu, son existence et sa nature.

Une lente éclipse de Dieu 

Une période d’éclipse de Dieu avait commencé avec les anciens philosophes grecs lorsqu’ils quittaient le mythe pour concevoir le monde selon la raison. Elle s’était poursuivie avec les travaux de ces théologiens séculiers que sont Descartes, Newton, Leibniz… qui transforment la conception de Dieu par leur nouvelle philosophie et leur science physique. L’apogée de cette éclipse, c’est Kant qui refuse tout discours scientifique sur le Tout qu’il soit l’âme, le monde ou Dieu ; c’est aussi Laplace qui n’a plus besoin pour son système scientifique de l’hypothèse de Dieu. Mais Jacques Arnould rappelle néanmoins que par la fameuse réponse à Napoléon « Sire, je n’ai pas besoin de cette hypothèse », le grand scientifique ne se prononce pas sur l’existence ou l’inexistence de Dieu. Laplace voulait plutôt comparer sa nouvelle théorie à celle de Newton qui avait encore besoin de l’intervention de Dieu « pour raccommoder de temps en temps la machine du monde ». L’absence de Dieu du système de Laplace ne dirait rien ni sur son existence, ni sur la foi religieuse de Laplace.  

Printemps 1905

Une rupture se fait au printemps 1905 lorsqu’Einstein développe sa théorie physique révolutionnaire qui permet à poser de nouveau et autrement la question de Dieu en physique et en astrophysique. Sa référence à Spinoza pourrait faire douter qu’il parle vraiment de Dieu, mais son admiration pour ce philosophe ne s’est jamais transformée en dévotion aveugle. Même si Einstein est resté indépendant de tout groupe religieux officiel, il se dit religieux au sens de « sentir que derrière tout ce que peut appréhender l’expérience, se trouve un quelque chose que notre esprit ne peut saisir et dont la beauté et le sublime ne nous touchent qu’indirectement sous la forme d’un faible reflet. »

Dans ses commentaires, Jacques Arnould revient souvent sur cette distinction entre ce qu’affirment dogmatiquement des religions de Dieu et ce qu’en disent les scientifiques. Rares sont en effet les scientifiques qui conçoivent Dieu comme le font les théologiens. Ce qui explique les incompréhensions réciproques.

« Pourquoi la nuit est-elle noire ? »

De la riche documentation présentée par Jacques Arnould, prenons par exemple la théorie du big bang que le chanoine belge Georges Lemaître a élaborée. L’expérience de l’obscurité nocturne en est une des premières preuves scientifiques. En effet, si l’univers contenait une infinité d’étoiles, le ciel serait lumineux durant la nuit comme en plein jour. Le nombre des étoiles ne peut donc être infini, et l’univers aurait pu se développer. Quoique prêtre catholique, Georges Lemaître a toujours refusé de faire du concordisme : à ceux qui veulent voir dans sa théorie du big bang comme une preuve de la création telle qu’elle est relatée dans la Genèse, il fait savoir que « le monde s’est différencié au fur et à mesure qu’il évoluait… Le monde se fait et il se fait au hasard. »

Sous le titre « Cosmiques tentations » Jacques Arnould consacre tout un chapitre sur les relations entre foi et raison telles qu’elles furent discutées avant Vatican II dans l’Eglise catholique autour de Pie XII et des théories du chanoine Lemaître. La position de celui-ci – ni séparation, ni confusion – est bien plus réservée que ne le sont ultérieurement, en 1991 par exemple, les « envolées philosophiques de Jean Guitton, au cours de ses entretiens avec Igor et Grichka Bogdanov ».

Autres thèmes examinés

Un mot sur la fameuse M-théorie que défend Stephen Hawking dans The Great Design. Elle est une théorie du Tout, et Hawking qui voulait encore dans sa Brève histoire du temps arriver à connaître la pensée de Dieu conclut dans ce livre : « Il n’est nul besoin d’invoquer Dieu pour qu’il allume la mèche et fasse naître l’Univers. » En scientifique, Hawking pense ainsi avoir démontré l’inutilité de Dieu, voire son inexistence. Mais ne se comporte-il pas ici plutôt en « (a)théologien déguisé » qu’en astrophysicien scientifique ?

D’autres questions sont abordées. Ainsi celle concernant l’existence d’extraterrestres. L’interrogation n’est pas nouvelle. Déjà les anciens grecs ont évoqué la possible existence de plusieurs mondes. Saint Albert le Grand a traité la question de la vie ailleurs, les Encyclopédistes s’y sont arrêtés. « L’absence d’évidence ne signifie pas l’évidence de l’absence » rappelle à juste titre Martin Rees.

Parlant de l’intelligent design, avec ses différentes variantes du principe anthropique qui exige pour ainsi dire de la conscience dans l’univers pour que celui-ci ait un sens, Jacques Arnould revient sur le fameux article « Trouver un dessein dans la nature » du cardinal Christoph Schönborn dans The New York Times en juillet 2005. Il le critique sévèrement, en lui reprochant une méconnaissance des positions scientifiques, alors que sous le pontificat de Jean-Paul II l’Eglise catholique aurait justement ouvert de nouvelles voies pour mieux dialoguer avec la science moderne, comme le montrent la reconsidération de la condamnation de Galilée ou encore la prise de position par rapport à la théorie de l’évolution.

Parmi les participants au débat « Dieu et la science » Jacques Arnould n’oublie pas de parler de Teilhard de Chardin qui revalorisait en Occident la dimension cosmique de la christologie, ni du physicien Matthieu Ricard qui s’est converti au bouddhisme et dialogue avec Trinh Xuan Thuan, le vietnamien de tradition bouddhiste qui excelle dans les sciences astrophysiques. Malgré que les deux partagent une même formation scientifique et une même tradition religieuse, ils ne s’accordent pas sur la place de Dieu. Matthieu Ricard refuse de faire de l’être humain la finalité de l’univers ; Trinh Xuan Thuan affirme que pour rendre compte du réglage de l’univers, « j’ai fait le pari pascalien de l’existence d’un principe créateur… qui fait que le monde est rationnel et intelligible ».

Jacques Arnould revient aussi sur l’important colloque Science et conscience, organisé à Cordoue en octobre 1979, en commémoration du grand philosophe islamique Averroès. Ce colloque avait rassemblé de nombreuses personnalités comme David Bohm, Fritjof Capra, Paul Chauchard, Hubert Reeves… Tous parlent d’une façon ou d’une autre de Dieu. Et depuis Dieu n’a plus quitté la scène des échanges entre spécialistes des différents domaines scientifiques.

 

Alors comment réagir ?

Pour illustrer sa position, Jacques Arnould rappelle deux paroles : celle de Giordano Bruno à ses juges : « Vous avez bien plus de crainte en rendant votre jugement que je n’en ai en l’acceptant ! » et celle du pape Jean-Paul II au début de son pontificat : « N’ayez pas peur ! »

C’est sans doute la peur devant la nouveauté qui avait poussé en 1600 les dignitaires ecclésiastiques à condamner Giordano Bruno. C’est la même peur qui pousse aujourd’hui certains scientifiques à vouloir démontrer l’existence ou l’inexistence de Dieu tel qu’ils le conçoivent. Mais « ni l’explication par l’univers ni l’explication par Dieu ne sont suffisantes, il y a quelque chose encore au-delà, le mot Dieu est trop impropre pour répondre de cette Réalité ultime » note à juste titre Humbert Biondi.  Et Jacques Arnould rappelant la devise « N’ayez pas peur ! » commente : « En fin de compte, celui qui se cache derrière le voile du cosmos peut-il avoir un autre nom que celui jadis révélé à Moïse : ‘Je suis celui qui suis’ ? » Et de conclure son livre instructif : « Jamais Dieu n’a été si proche du voile du cosmos ; jamais aussi, il ne paraît s’y être aussi bien dissimulé. »

Reste alors à le chercher ! Le beau livre, ouvert, intelligent et instructif de Jacques Arnould ainsi que les efforts des quelque 80 scientifiques dont il parle nous y encouragent.  

 

Jean-Jacques Flammang SCJ



[1] Jacques Arnould : Sous le voile du cosmos. Quand les scientifiques parlent de Dieu, Paris, Editions Albin Michel, 2015, 313 pages. ISBN : 978-2-226-31258-7

 

Artcile paru dans la Warte du Luxemburger Wort, le 26 mars 2015.

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