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Bienfaisantes Lumières du Moyen Age chrétien

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Bienfaisantes Lumières du Moyen Age chrétien

Une brève histoire de la philosophie latine au Moyen Âge

 Si le Moyen Âge est « une nuit de mille ans », cette nuit est constellée d’une multitude d’étoiles de forte intensité lumineuse

Serge-Thomas Bonino o.p. revisite la pensée médiévale

 

La philosophie au Moyen Âge vaut la peine d’être davantage étudiée. Elle ouvre en effet des perspectives parfois oubliées ou mal mises en valeur par la pensée de la post-, ultra- et outre-modernité. Comme par exemple les questions essentielles et très actuelles autour des relations entre foi et raison, théologie et philosophie, ou encore Révélation et savoir humain. C’est justement sous l’angle de ces rapports qu’est abordée la pensée médiévale latine dans l’excellent ouvrage, « à l’usage des débutants et du public cultivé »,  que vient de publier Serge-Thomas Bonino, frère dominicain, secrétaire général de la Commission théologique internationale et doyen de la faculté de philosophie de l’Université pontificale de Saint-Thomas d’Aquin (Rome).

L’auteur situe son travail dans le cadre des recherches actuelles sur la philosophie médiévale. Il revient aussi sur la notion de philosophie chrétienne des années 1930, qui continue d’influencer consciemment ou inconsciemment les positions concernant les rapports entre foi religieuse et savoir humain, tout en reposant la question inéluctable de la place de la Révélation dans le développement du savoir philosophique, au Moyen Âge comme de nos jours où d’aucuns se réfèrent à leurs traditions religieuses, d’autres à leur prétendue neutralité, pour imposer leur propre position souvent peu argumentée.

En matière de réflexion rigoureuse, de prise en compte des positions d’autrui et surtout de formulation des arguments et de leurs conséquences tant au niveau épistémique que moral et politique, on peut beaucoup apprendre des penseurs présentés dans cette Brève histoire de la philosophie latine du Moyen Âge[1].

 Surtout que son auteur n’est pas seulement un éminent spécialiste, mais aussi un pédagogue chevronné qui maîtrise l’art de présenter l’essentiel d’une pensée, en montrant d’où elle vient et pourquoi elle s’est développée dans telle ou telle direction.

Les 15 chapitres de cette Brève histoire montrent la grande richesse de ces mille ans de pensée latine que d’aucuns ignorent pour passer droit des systèmes philosophiques de l’Antiquité à Descartes et le tournant moderne de la pensée.

S’il est vrai que les connaissances scientifiques ainsi que les applications technologiques se sont énormément développées à partir des temps modernes, il n’est pas moins vrai que les fondements et les présupposés théoriques de ces développements ont été élaborés et réfléchis intensément par les penseurs médiévaux. La présentation qu’en donne Serge-Thomas Bonino montre bien comment ils ont argumenté et anticipé par le raisonnement les conséquences de leurs positions concernant la nature et le bien, l’intellect et la volonté, la puissance absolue et la liberté de Dieu et de l’homme, thèmes constamment repris au fil des pages de cette Brève histoire.

Bien informé de l’état actuel de la recherche en philosophie médiévale, Serge-Thomas Bonino commence sa présentation avec un chapitre sur saint Augustin et la quête de Dieu-Vérité. Il parle ensuite de ces « passeurs » que sont Boèce et Cassiodore avant d’entrer dans le Moyen Âge proprement dit. Suivent des chapitres sur Jean Scot, saint Anselme, les écoles urbaines avec Abélard, les écoles des cloîtres avec saint Bernard, Guillaume de Saint-Thierry, Hugues de Saint-Victor et tant d’autres.

Le XIIIe siècle occupent plusieurs chapitres, avec la fondation des Universités, les ordres religieux, les grandes synthèses de saint Bonaventure et de saint Thomas d’Aquin, puis à partir des années 1260 l’aristotélisme radical et ses débats autour de l’autonomie de la raison et les conceptions divergentes concernant l’accès à la vérité.

Tout un chapitre est consacré à l’important tournant de 1277 où les voies de la philosophie et de la théologie se séparent suite à la condamnation par l’évêque de Paris de positions averroïstes peu favorables à la conception chrétienne de la liberté et de la personne humaine. Comme le signale l’encyclique Fides et ratio du pape Jean-Paul II, parmi les conséquences de cette séparation il y eut une défiance toujours plus forte à l’égard de la raison elle-même, soit pour donner plus d’espace à la foi, soit pour jeter le discrédit sur toute référence possible de la foi à la raison. Une connaissance rationnelle, absolument autonome vis-à-vis du contenu de la foi, détruit l’unité profonde si caractéristique de la pensée patristique et médiévale.

Les XIVe et XVe siècles sont souvent sous-estimés dans les synthèses historiques de la philosophie médiévale qui n’y voient que des siècles de décadence comparés aux prestigieuses synthèses du XIIIe. Serge-Thomas Bonino ne partage pas cette approche et leur consacre plusieurs chapitres. Après un développement fort éclairant sur la pensée de Jean Duns Scot et sa nouvelle façon de concevoir l’être, il présente Maître Eckhart et la mystique rhénane ; Guillaume d’Ockham et le nominalisme ; Jean de Paris, Dante, Marsile de Padoue et la question théologico-politique ; il clôt son étude avec Nicolas de Cues, l’humanisme et le platonisme du XVe siècle.

La lecture de cette Brève histoire éclaire tant sur la philosophie latine au Moyen Âge que sur les relations entre foi et raison, une thématique qui reste d’actualité dans notre monde où des fondamentalismes de tout genre cherchent à influencer nos consciences autant que nos politiques. 

 P. Jean-Jacques Flammang SCJ

publié dans la Warte (Luxemburger Wort), 30 avril 2015

[1] Serge-Thomas Bonino o.p., Brève histoire de la philosophie latine au Moyen Âge (Vestigia 40, Pensée antique et médiévale) Academic Press Fribourg Suisse, Editions du Cerf Paris, 2015, 263 pages. ISBN APF 978-2-8271-1091-9 ; ISBN Cerf 978-2-204-10298-8 ; ISSN 1021-156X (Collection Vestigia)