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Le nouveau livre du Père Jean Dubray SCJ

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Le nouveau livre du Père Jean Dubray SCJ

 

Abbé Grégoire : Lettres inédites sur l’Augustinus. Eloge du jansénisme dans le sillage des Provinciales. Edition critique de Jean Dubray. Paris, Classiques Garnier, 2015, 277 pages. ISBN 978-2812-450402.

 

 

Foi et engagement politique

Le jansénisme de l’abbé Grégoire

 

Grâce aux nombreuses études parues ces dernières décennies, on connaît aujourd’hui mieux le rôle qu’a joué le clergé catholique lors de la Révolution Française où beaucoup des plus importantes réformes ont été initiées ou mises en œuvre par une des personnalités les plus étonnantes et les plus fascinantes de cette époque révolutionnaire, l’abbé Henri Grégoire (1750-1831).

Après un certain oubli de son œuvre sans doute provoqué par une certaine forme d’anticléricalisme, le véritable rôle de ce prêtre et évêque lors des événements révolutionnaires a été revalorisé dans la deuxième moitié du 20e siècle. L’apogée de cette redécouverte est sans conteste la reconnaissance officielle que lui a accordée la France lors des célébrations du bicentenaire de la Révolution en 1989 par le transfert de son corps au Panthéon.

Le Père Jean Dubray scj, un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de l’abbé Grégoire, vient de publier un nouveau livre[1] sur celui auquel il a déjà consacré une étude remarquable[2] et dont il édite maintenant la Correspondance[3]. Cette nouvelle publication est l’édition, la présentation et le commentaire de cinq lettres sur l’Augustinus, qu’il a découvertes dans les archives Carnot encore en grande partie inexplorées par les chercheurs.

Ces cinq lettres sont un échange fictif entre un vieux prêtre janséniste et un jésuite défendant la position officielle de l’Eglise catholique. A plusieurs reprises celle-ci a condamné des thèses tirées de l’Augustinus, ce volumineux traité de théologie augustinienne, écrit par Jansénius (1585-1638), professeur de théologie à l’Université de Louvain, puis évêque d’Ypres.

Ces lettres, non datées, mais selon Jean Dubray sans doute écrites fin 1805 début 1806, ont le mérite de présenter et de discuter les thèses du jansénisme, ce courant théologique et spirituel se fondant sur l’Augustinus et rendu célèbre par l’abbaye de Port-Royal, la Mère Angélique, le grand Arnauld, Pascal, Racine, Nicole et tant d’autres. Proche des thèses ecclésiologiques de la Réforme, d’une moralité austère et d’une vie dévotionnelle non sans influence sur la vie sociétale, le jansénisme n’a cessé d’irriter les pouvoirs politiques qui finissent par exiger des condamnations de la part des autorités ecclésiales.

Dans sa présentation des cinq lettres, le Père Dubray revient sur cette histoire mouvementée et fort complexe du jansénisme. Il réussit à bien retracer les différentes étapes et leur enjeu, et finit par jeter sur l’évolution, la condamnation et l’héritage de ce mouvement influent une lueur éclairante qui fait ressortir les points essentiels avec leurs incidences théologiques, sociales et politiques.

Ces cinq lettres confirment bien que l’abbé Grégoire est un adepte du jansénisme. Il le défend contre les condamnations ecclésiales qui avaient retenu cinq propositions hérétiques que les jansénistes devaient désavouer. Or parmi ceux-ci, il y avait ceux qui reconnaissaient bien le caractère hérétique de ces propositions, mais qui par contre contestaient qu’elles fussent de Jansénius. De fait, elles ne se trouvent pas telles quelles dans l’Augustinus, mais résumeraient pourtant la véritable pensée de l’évêque d’Ypres. Cette dernière affirmation était toutefois loin de faire l’unanimité.

C’est ainsi qu’est discutée la question du fait et du droit qui a fait couler beaucoup d’encre. Il suffit de rappeler les Provinciales de Blaise Pascal. Le sous-titre de l’édition des cinq lettres présentée ici indique d’ailleurs que celles-ci se placent bien dans le sillage de celles-là.

A côté de la question du fait et du droit qu’il situe dans son contexte historique, Jean Dubray analyse les positions de l’abbé Grégoire face à la question de la nature et de la grâce ainsi qu’à celle de la rédemption universelle. Les réponses à ces questions montrent que l’anthropologie de l’abbé Grégoire est bien janséniste et imprégnée de la théologie augustinienne marquée par un pessimisme foncier sur la nature humaine, blessée par le péché originel.

Comme d’autres jansénistes, l’abbé Grégoire refuse la grâce suffisante qui serait donnée à tous, mais qui en fait se révèle à elle seule insuffisante à déterminer la volonté dans son combat contre le péché. Il plaide donc pour une grâce manifestant avec éclat la toute-puissance divine. A la question épineuse de savoir quelle est cette force qui résiste à la grâce suffisante, l’abbé Grégoire ne donne pas de réponse directe, mais revient plutôt sur le thème de la liberté humaine et celui fort discuté de la rédemption universelle.

L’histoire de l’anthropologie occidentale identifie facilement deux courants de pensée qui s’opposent : d’un côté, les Hobbes, Freud, Nietzsche, Girard … qui accentuent la corruption de la nature humaine ; de l’autre les Rousseau, Condorcet, Marx… qui croient en une bonté foncière de l’homme, parfois dévoyée par des institutions sociales injustes et corruptrices. Si saint Augustin a surtout inspiré les premiers parmi lesquels on pourrait compter le jansénisme, il n’en reste pas moins que pour ce dernier la nature humaine n’est pas totalement corrompue par le péché : « Si l’homme n’était que dégradation et perversité, où puiserait-il l’idée de l’intégrité et de la perfection ? » demande à juste titre Pascal, proche du jansénisme.

Même de nos jours ces questions gardent leur intérêt et le Père Dubray le montre en dialoguant avec des théologiens comme Hans Küng, Joseph Ratzinger, Karl Barth, Yves Congar, Bernard Sesboué… L’affirmation janséniste : « Hors de l’Eglise point de grâce ! » a été condamnée en 1713 par la bulle Unigenitus du pape Clément XI. Par cette condamnation l’Eglise relativise pour une première fois dans son histoire la fameuse thèse défendue depuis les débuts de la théologie : « Hors de l’Eglise pas de salut ! » Car, comme l’a bien remarqué le théologien J. Ratzinger, cette affirmation ne peut être comprise qu’en relation explicite avec l’autre qui a été condamnée.

Les Lettres inédites sur l’Augustinus montrent clairement que l’abbé Grégoire adhère au jansénisme et à ses thèses augustiniennes alors qu’il est à l’apogée de son engagement politique comme acteur majeur de la Révolution. Par son activité débordante au sein du Comité d’Instruction publique, par les réformes multiples et les débats infatigables qu’il mène contre la peine de mort, contre l’esclavage, pour l’émancipation des juifs et les droits des peuples, ce « saint de la Révolution » (A. Mathiez) nous pose la question plus générale des rapports du christianisme avec l’humanisme et plus précisément avec les dimensions sociale et politique de celui-ci.

Signalons encore qu’en annexe des Cinq lettres sur le jansénisme, Jean Dubray présente et édite quatre autres textes inédits de l’abbé Grégoire, parmi lesquels la Réponse aux accusations à propos de l’esclavage des Noirs. Ces textes témoignent de son activité de législateur qui à côté de la suppression de l’esclavage demande l’abolition de la peine de mort et la proposition du suffrage universel.  

Au-delà de sa personnalité complexe, l’abbé Grégoire, prêtre et évêque catholique engagé en politique pour la mise en œuvre des idées révolutionnaires, soulève la question plus générale du rapport entre foi religieuse et activité politique. Une stricte séparation des deux domaines n’est pas nécessairement un progrès, ni une voie idéale pour assurer le bien d’un pays. 

L’ouvrage fort instructif que vient de publier Jean Dubray autour de l’abbé Grégoire nous apprend que, contrairement à une thèse largement répandue de nos jours, la foi catholique peut influencer positivement une politique, de sorte que le projet consistant à reléguer la religion dans l’espace privé nous semble inopportun, voire néfaste pour le bon développement d’une société qui se veut moderne.

 

P. Jean-Jacques Flammang scj

 




[1] Abbé Grégoire : Lettres inédites sur l’Augustinus. Eloge du jansénisme dans le sillage des Provinciales. Edition critique de Jean Dubray. Paris, Classiques Garnier, 2015, 277 pages. ISBN 978-2812-450402.

[2] Jean Dubray : La pensée de l’abbé Grégoire: despotisme et liberté. Oxford, Voltaire Foundation, 2008, 338 p.

[3] Lettres à l’abbé Grégoire, extraites des archives Carnot, 1er vol. A à J. Texte établi et annoté par Jean Dubray, avec la collaboration de Caroline Carnot. Paris, éd. Phénix, 2013.