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Le livre de David Deutsch - Le commencement de l'infini

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Le livre de David Deutsch - Le commencement de l'infini

A propos du livre « Le commencement de l’infini »

de David Deutsch

 

« Une bulle de sens au sein d’un vide de sens sans fin n’a pas de sens. »

Progrès des connaissances et optimisme pour le genre humain

 

La science, la vraie, ne doit pas seulement prédire, elle doit aussi expliquer. Et c’est ce qu’elle fait depuis les Lumières du XVIIIe siècle. Conséquences pour nous : progrès continuels, croissance illimitée de connaissances nouvelles, optimisme foncier pour un monde à problèmes.  

Par la recherche de la bonne explication, la science est capable de dépasser tous les systèmes de pensée figés à portée limitée pour attester « le commencement de l’infini » en même temps que la fin du pessimisme. Notre culture scientifique et technologique en effet nous permet d’être optimistes : il y a certes encore des problèmes, voire des catastrophes, mais nos connaissances les expliquent et la création de nouvelles connaissances les transforme en problèmes scientifiques pour leur trouver une solution.

C’est ce qu’affirme David Deutsch, professeur de physique à l’université d’Oxford et penseur original du multivers, dans son livre « Le commencement de l’infini[1] » qui vient d’être traduit en français.

Née avec les Lumières, la nouvelle civilisation optimiste qu’analyse David Deutsch se fonde sur des traditions critiques et, selon l’épistémologie de Karl Popper, sait détecter les erreurs et faire de nouvelles conjectures pour les éliminer.

Dans son ouvrage, David Deutsch présente cette nouvelle civilisation du « commencement de l’infini », en physique quantique d’abord où le multivers remplace avantageusement l’ancienne conception du monde afin de mieux expliquer des phénomènes restés jusque-là dans l’ambiguïté, toujours justifiée par ce que Deutsch appelle la mauvaise philosophie.

Celle-ci s’oppose activement au progrès et est à l’œuvre dans l’empirisme qui est simplement faux, le positivisme logique, l’instrumentalisme ; elle se trouve aussi chez Wittgenstein, dans la philosophie linguistique, dans le « post-modernisme » et dans tous les mouvements qui y sont reliés (déconstructivisme, structuralisme…). Cette mauvaise philosophie présuppose trop pour ne pas s’opposer au progrès. Deutsch la rencontre aussi dans la théorie quantique sous la forme de l’interprétation de Copenhague. En parlant tantôt de corpuscule, tantôt d’onde, celle-ci justifie l’ambiguïté systématique et immunise la physique contre la critique pour ignorer les nouvelles connaissances concernant le multivers. Un long chapitre de l’ouvrage fait comprendre comment la réalité du monde s’explique mieux par le multivers, notion différente de celle, trompeuse, d’univers parallèles.

Ce qui fonctionne en théorie quantique doit fonctionner aussi dans d’autres domaines du savoir. En conséquence, Deutsch applique la méthode des sciences physiques au choix social, aux systèmes politiques, à l’esthétique, à l’évolution de la culture et de la créativité.

En politique par exemple, la méthode n’a pas à justifier une des théories rivales, mais à formuler des critiques et des conjectures pour déterminer les systèmes électoraux qui facilitent au mieux l’élimination de mauvais dirigeants et de mauvaises politiques.

En esthétique, Deutsch s’éloigne des anciennes théories refusant de reconnaître des vérités objectives. Pour lui, l’explication relie les vérités esthétiques aux vérités factuelles. Le lecteur jugera si ce n’est pas aller un peu vite en besogne que d’affirmer : « tous les humains trouvent les fleurs belles, alors qu’elles ont évolué selon une logique sans lien apparent avec une recherche de beauté : c’est la preuve que la beauté est objective. »

Les cultures, Deutsch les définit comme ces « ensembles d’idées partagées qui poussent leurs porteurs à se comporter pour certaines choses de façon similaires ». Faites de mèmes (mot formé à partir du mot gène pour désigner ces idées que des récepteurs répliquent dans une société donnée), les cultures peuvent évoluer. Elles le font, si les mèmes sont rationnels, c’est-à-dire s’ils sont répliqués de façon critique : leur évolution est alors illimitée. Si par contre la réplication des mèmes est faite de façon non critique, antirationnelle, alors on reste dans des sociétés statiques d’avant les Lumières.

Un jour, ces sociétés statiques finissent bien par échouer parce que leur inaptitude à créer rapidement des connaissances nouvelles les empêche de résoudre les problèmes. La civilisation technologique occidentale d’aujourd’hui par contre sait créer rapidement des connaissances nouvelles et peut ainsi éviter les catastrophes pour continuer sa vie sans limite.

Fort de ces connaissances, Deutsch peut affirmer que l’histoire n’est plus celle des effets mécanistes de la biogéographie comme le pensaient encore Marx, Engels ou  Diamond, mais l’histoire est bien celle des idées et c’est à nous de lui donner les moyens pour accélérer le progrès.

Le livre se termine sur cette note optimiste : « Nous voyons déjà que nous ne vivons pas dans un monde dépourvu de sens : les lois de la physique ont du sens : le monde est explicable… Des idées d’une portée gigantesque sont possibles. » Et ce qui se montre encore à nous comme dépourvu de sens, comme la mort ou la stagnation, nous sommes appelés à le repenser. « Le fait que le monde, en définitive, ait du sens dépendra de ce que les personnes – nos semblables – choisiront de penser et de faire. »

L’approche de David Deutsch est avant tout scientifique. Son concept de vérité ainsi que l’évolution des connaissances qu’il prétend infinie se fondent sur une épistémologie dont il trouve les fondements dans le rationalisme critique de Karl Popper. Nous pouvons le suivre sur cette voie, sans doute la plus explicative et la plus efficace pour rendre compte du progrès sans limite des sciences de la nature. Ce qui par contre nous semble plus douteux, c’est la réduction de toutes les dimensions de la réalité au seul type d’objet des sciences naturelles et la prétention de présenter une véritable théorie du Tout. Il nous manque ici l’autonomie nécessaire de la conscience, des sciences dites humaines, de tout ce qui concerne la culture. Le commencement de l’infini ne tient pas suffisamment compte de ces dimensions pourtant abordables, et de fait abordées, par d’autres méthodes et selon d’autres critères que ceux fonctionnant en sciences naturelles.

David Deutsch possède une extraordinaire connaissance de tout ce qui concerne le réel physique à tel point qu’il tend de réduire le tout de la réalité à cette seule physique quantique dont il a contribué au développement. Certes, il parle d’émergence et ouvre son cadre vers ce qu’il appelle le multivers pour mieux expliquer la réalité dans sa totalité. Mais à y regarder de près, sa théorie du Tout ne présente-t-elle pas une autre variante de ces systèmes de pensée figés qu’il a voulu dépasser ?

Pour éviter l’impasse inévitable dans un cadre unilatéralement tracé par le seul développement des sciences de la nature, il faudrait revenir pour une meilleure approche du monde à ces penseurs du XXe siècle qui ont présenté explicitement la diversité des savoirs humains et leur articulation. Je pense ici en particulier au philosophe belge, encore trop peu étudié, Jean Ladrière. Grand connaisseur de l’évolution de la logique et des mathématiques, des sciences naturelles, des sciences humaines, mais aussi de la philosophie et de la théologie, il a élaboré une théorie de la connaissance, inspirée certes de Popper, mais aussi de tout ce qu’ont apporté à l’analyse de la diversité des savoirs humains les courants de la philosophie du langage.

Une récente étude[2] sur la médiation philosophique proposée par Jean Ladrière et Xavier Zubiri pour articuler les sciences naturelles et la théologie systématique montre combien sont importants non seulement l’élargissement du savoir humain à tout ce qui se manifeste, mais aussi ce savoir sur Dieu qui se révèle dans ce qui se manifeste. Cette autre dimension, pourtant essentielle et indispensable, est quasi absente du travail de David Deutsch même s’il affirme que « tout ce que nous pouvons faire, c’est choisir entre une infinité d’ignorance ou une infinité de connaissance, entre le mal et le bien, la mort et la vie ». Le commencement de l’infini ne nous semble commencer vraiment que si ce choix est lui aussi expliqué ou au moins explicité, d’une façon ou d’une autre.

P. Jean-Jacques Flammang SCJ

 

Version abrégée parue dans la Warte (Luxemburger Wort), 02.03.2017.




[1] David Deutsch : Le commencement de l’infini. Les explications transforment le monde. Traduit de l’anglais par Jacques Treiner et Françoise Gicquel. Paris, Cassini, 2016, 518 pages. ISBN 978-2842-252151

[2] Luis Orlando Jiménez-Rodriguez S.J. : The Articulation Between Natural Sciences and Systematic Theology. A Philosophical Mediation Based on the Contributions of Jean Ladrière and Xavier Zubiri. Leuven-Paris-Bristol, Peeters, 2015, 534 pages. ISBN 978-90-429-30377.