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L'adoration et la dévotion dehonienne au Sacré-Cœur

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Un élément du charisme dehonien: l'adoration eucharistique quotidienne Un élément du charisme dehonien: l'adoration eucharistique quotidienne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’adoration réparatrice,

une dimension essentielle de la dévotion dehonienne au Sacré-Cœur

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Adorer le Cœur de Jésus, ce n’est donc pas autre chose qu’adorer le Verbe incarné en tant qu’il est revêtu de ces « entrailles de miséricorde, dans lesquelles il nous a visités » (Lc 1, 78).

Léon Dehon

 

C’est midi moins cinq, j’entre dans notre petite chapelle de la communauté provinciale de Paris qui est en même temps la communauté de formation de la Province EUF. S’y trouvent déjà des confrères assis dans les bancs installés devant l’autel. Le cierge est allumé, l’ostensoir est prêt pour accueillir l’hostie consacrée. A midi, un confrère se lève et entonne un cantique pendant qu’il s’avance vers le tabernacle et en sort l’hostie pour l’exposer dans l’ostensoir devant la communauté rassemblée. Aujourd’hui est chanté le cantique : « Pain rompu pour un monde nouveau, Gloire à toi Jésus Christ ». Ce cantique redit le mystère insondable célébré quotidiennement par notre communauté dehonienne.

Nous nous mettons debout pour accueillir ce pain que Dieu nous donne. Jésus l’a rompu pour le partager entre nous et pour nous unir ainsi à lui, en vue de cette ouverture qu’il propose à nos cœurs, appelés à rencontrer le monde « avec ses joies et espérances, ses tristesses et angoisses » (GS 1).

L’eucharistie du matin et l’adoration à midi sont en fait les grands rendez-vous de la journée : Jésus au milieu de nous, lui qui nous a appelés à le suivre dans la vie religieuse dehonienne, caractérisée par la dévotion à son sacré Cœur.

Je rends grâce au Seigneur de nous accorder ce temps privilégié où il nous accueille, ensemble comme communauté et chacun personnellement. Il est là dans cet espace-temps qui est le nôtre, mais qui loin d’être fermé sur lui-même s’ouvre pour l’accueillir, lui, par qui tout a été créé et qui s’y est incarné afin de tout transformer en lui. Sa présence permet ainsi la réparation au sens polysémique que la riche tradition dehonienne a su donner à ce terme.

 

Etre présents

La cosmologie moderne nous a appris que la simple présence d’entités dans l’espace-temps modifie celui-ci. Elle nous apprend même que l’espace-temps vide peut faire advenir de nouvelles réalités ; ce qui permet aux physiciens de parler de la plénitude du vide et d’envisager scientifiquement la possibilité même du monde visible.  

De façon analogue, la présence de Jésus-Hostie transforme notre vécu psychologique, spirituel, religieux et dévotionnel, en lui donnant cette toile de fond qui peut accueillir les événements et permettre de les relire pour aborder autrement ce monde auquel nous appartenons et que nous sommes appelés à transformer selon notre vocation dehonienne. C’est de cette toile de fond divine qu’émerge l’humanité comme création et liberté.

La présence du Saint Sacrement, simplement là, dans ce morceau de pain consacré, montré sur l’autel de notre petite chapelle, peut tout changer, transformer, réparer. Comme l’espace-temps n’est jamais neutre ou indifférent pour le monde physique, la présence du pain de vie ne l’est pas non plus pour notre vie intérieure. Elle nous rappelle que nous sommes des êtres créés à l’image de Dieu et appelés par le Christ à nous en rendre compte pour en vivre et en témoigner auprès de ceux que nous rencontrons.

 

… et accueillir le pain eucharistique

Nous avons pris le temps pour être présents et pour accueillir Jésus qui se donne à nous. Nous aurions pu rester dans nos bureaux pour continuer le travail entrepris et qui doit être terminé ce soir. Nous aurions pu rester auprès de ces gens que nous avons rencontrés. Nous aurions pu partir pour rejoindre les pauvres dans la rue ou pour régler les formalités administratives en vue d’aider les réfugiés pris en charge. Nous aurions pu continuer la rédaction d’un article sur l’adoration ou sur l’engagement politique du religieux aujourd’hui… Mais non, nous sommes venus à l’adoration eucharistique célébrée quotidiennement dans notre communauté religieuse.  

Peut-être nous sommes-nous rappelé ce que le Père Dehon a écrit dans son Testament spirituel où il recommande aux membres de sa Congrégation : « Pour vous établir dans la vie intérieure, vous donnerez tous les jours (…) une demi-heure à l’adoration réparatrice », recommandation d’ailleurs reprise par notre Règle de Vie (n.79b).

Le religieux dehonien fait l’expérience que la vie intérieure est essentielle pour mener une vie au service des autres : en conséquence rien ne doit empêcher l’entretien et le développement de cette vie intérieure pour ne pas compromettre la vocation dehonienne d’être « des prophètes de l’amour et des serviteurs de la réconciliation des hommes et du monde dans le Christ (cf. 2 Co 5,18) » (Règle de Vie, n.7). 

Nous sommes donc là, présents dans notre chapelle, pour accueillir le Christ qui nous rejoint, sous la forme de ce morceau de pain sur lequel a été prononcée la parole de Jésus : « Ceci est mon corps livré pour vous ». Vérité cachée, et la vue, le toucher, le goût pourraient se tromper, l’ouïe pourtant entend et le cœur comprend que ce sont là les paroles du Verbe éternel, de la Vérité même, « nihil veritatis verbo verius » (Saint Thomas, Adoro te devote).

Le lien indispensable de l’adoration à la célébration de l’eucharistie ne peut être ignoré ; on se rappelle les explications du pape Benoît XVI : « L’adoration en dehors de la Messe prolonge et intensifie ce qui s’est produit lors de la célébration eucharistique et permet un accueil véritable et profond du Christ… Dans la vie d’aujourd’hui, souvent bruyante et chaotique, il est plus important que jamais de retrouver la capacité de silence intérieur et de recueillement : l’adoration eucharistique permet de le faire, non seulement autour du « moi », mais en compagnie de ce « Toi » plein d’amour qui est Jésus-Christ, le Dieu qui nous est proche. » (Angélus du 10 juin 2007)  

Accueillir l’hostie consacrée, c’est donc accueillir le Christ, le Verbe du Dieu vivant, la Vérité de notre vie et de notre être, le pain de vie, corps livré pour le salut du monde.

La communauté continue de chanter le cantique qui thématise et étale la toile de fond permettant l’adoration : « pain de Dieu, viens ouvrir nos tombeaux, fais-nous vivre de l’Esprit. Tu as donné ton corps pour la vie du monde. Tu as offert ta mort pour la paix du monde. Tu as rompu le pain qui restaure l’homme. A tous ceux qui ont faim s’ouvre ton royaume ». 

 

… en vue de l’adoration réparatrice

Regardant le « pain de Dieu » exposé dans l’ostensoir, les adorateurs sont en présence du Seigneur, le Verbe incarné qui s’est revêtu de ces entrailles de miséricorde, dans lesquelles il nous a visités. Nous reconnaissons en lui ce « Cœur qui a tant aimé les hommes qu’il n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consumer pour leur témoigner son amour » (Révélation du Sacré-Cœur à Marguerite Marie Alacoque).

Ce pain rompu pour le monde ouvre « nos tombeaux » pour nous vider et nous libérer de l’enchaînement aux choses de ce monde. Il nous fait oublier jusqu’aux prières d’intercession, de demande d’aide ou de soutien, pour nous-mêmes ou pour les autres, afin de dire simplement notre amour à son Sacré-Cœur et de nous laisser unir à lui. Pendant cette demi-heure, c’est lui qui devient le centre de toute notre attention. Nous pouvons laisser nos soucis, le regarder et écouter ce qu’il veut bien nous faire comprendre. Tout comme la sœur de Marthe, Marie, qui assise aux pieds de Jésus avait choisi, en ce moment-là, « la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée » (Lc 10, 42). L’adoration est ainsi l’union à celui que nous reconnaissons avoir été pour nous ce cœur doux et humble qui nous a tant aimés, qui s’est livré pour nous, « pain qui restaure l’homme » et nous fait revivre. C’est de lui que nous recevons l’être, c’est à lui que nous sommes unis. Nous ne sommes pas simplement jetés dans un monde absurde qui n’aurait comme horizon que le temps fini et son non-sens. Nous ne sommes pas des êtres pour la mort, mais, créés par Dieu et restaurés par lui, nous sommes des êtres pour la vie.

L’adoration eucharistique nous permet d’en prendre conscience. Mais elle n’est pas une simple contemplation de l’amour à qui il nous est donné de participer, elle est en même temps ce moment, privilégié et douloureux à la fois, qui nous laisse entrevoir ce que serait le monde sans Dieu. La cause la plus profonde de la misère humaine est de fait le refus de l’amour du Christ. Saisi par cet amour méconnu, l’adorateur veut y répondre par une union intime au Cœur du Christ en vue de l’instauration de son Règne (cf. Règle de Vie, n.4.).

En ce sens, l’adoration est réparatrice : tout en nous laissant saisir par l’amour du Sacré-Cœur pour la vie du monde, nous prenons conscience de ce qui manque à ceux qui refusent cet amour. C’est comme si nous entendions la plainte du Seigneur « qui en reconnaissance de son amour ne reçoit de beaucoup que des ingratitudes, par leurs irrévérences et sacrilèges, par les froideurs et mépris » (Révélation du Sacré-Cœur à Marguerite Marie Alacoque). Comment alors ne pas réagir et demander au Seigneur de rendre notre cœur semblable au sien pour accueillir comme lui l’Esprit d’amour et de réparation pour instaurer son Règne dans les âmes et dans la société ?  

 

… selon le Père Dehon

Le Père Dehon a bien vu cette dynamique de l’adoration réparatrice. Il avait compris que le relèvement des masses auquel il voulait contribuer de toutes ses forces ne pouvait se faire selon les méthodes de ce monde. Quoique nécessaire, le simple engagement social ou politique ne suffit pas.

Arrivé à Saint-Quentin pour y exercer le ministère classique de vicaire paroissial, il se rend vite compte qu’il faut changer de méthode. La pastorale ne peut consister à ne s’occuper que de ceux qui viennent à l’église.

Il lui faut donc chercher de nouveaux chemins pour rejoindre le peuple à qui il se sent appelé d’annoncer l’Evangile. Certes, la politique libérale a bien délimité le lieu d’action réservé à l’Eglise : c’est la sacristie, comme on dit alors. La religion étant déjà conçue comme du domaine privé, elle n’a pas à se manifester sur la place publique et surtout elle ne doit pas se mêler de politique ou d’économie sociale. Le Père Dehon commente : « ‘Le prêtre à la sacristie’, c’était le mot d’ordre des loges, en attendant qu’elles en vinssent à supprimer la sacristie elle-même. L’hérésie de l’athéisme social acceptait ce mot d’ordre et le faisait sien. Combien de prêtres aussi par timidité, par habitude, par éducation, acceptaient ce fait déplorable ! Là est tout le secret de notre état social si inquiétant et si désolant. C’était un immense complot qui allait aboutir à l’apostasie nationale. L’enseignement même de nos séminaires s’y prêtait par excès de prudence. Les règles chrétiennes de la vie sociale avaient disparu de la théologie morale et du catéchisme. »

 « Sortez des sacristies ! » sera alors la nouvelle devise, et Léon Dehon la commente : « Ainsi devons-nous faire. Pierre prie, mais Pierre commande l’action aussi. Pierre a reconnu les voies d’eau, la fausse philosophie, le gallicanisme, les injustices sociales. Il nous appelle tous à la manœuvre. Il nous indique les réparations à faire, la philosophie traditionnelle, l’action sociale, les associations et toutes les œuvres populaires. Le salut est là et là seulement avec Pierre et sous les ordres de Pierre. Ce sont les masses populaires qu’il faut gagner. Il ne faut pas rentrer timidement au port de nos sacristies. « Duc in altum » (Lc 5, 4). C’est en haute mer qu’il faut aller, c’est vers les flots de la démocratie, pour la gagner au Christ. C’est là que nous ferons la pêche miraculeuse. »

C’est l’attitude du vicaire et du chanoine Dehon : sortir de la sacristie pour rejoindre les gens là où ils vivent et travaillent. Et il se rend compte de ce qui ne va pas : le projet économique et politique dominant n’est pas inspiré par les commandements évangéliques. Il faut réagir certes en formulant un autre projet, mais aussi en combattant les injustices et les indifférences d’une société bourgeoise de plus en plus éloignée de l’Eglise.  

L’histoire du diocèse de Soissons a gardé le souvenir de l’engagement sociétal du chanoine Léon Dehon : son activité exemplaire auprès des jeunes en collaboration avec de nombreux laïcs, le patronage Saint-Joseph, les cercles ouvriers, les rencontres de formation pour les patrons chrétiens, la rédaction du Manuel social et de son Catéchisme social, la création d’un journal pour informer autrement la population de la ville de Saint-Quentin, l’organisation de différents Congrès pour sensibiliser aux nouvelles réalités et aux nouvelles méthodes exigées pour la pastorale, et finalement la fondation de l’Institut Saint-Jean, un établissement d’enseignement secondaire où les jeunes même de milieux défavorisés peuvent profiter des bienfaits d’une éducation chrétienne.

Le jeune prêtre réussit aussi à rassembler en un oratoire des confrères pour soigner en commun leur vie de prière. Mais peu à peu, il prend conscience qu’une dimension essentielle lui manque, et il fonde alors une nouvelle congrégation religieuse à laquelle il donne le nom d’Oblats du Sacré-Cœur.

 

… et sa dévotion au Sacré-Cœur

Pour reprendre un projet politique et sociétal en réponse aux tendances dominantes de l’époque, il fallait sortir des sacristies, mais pas n’importe comment. Le Père Dehon avait bien compris que la sortie de la sacristie devait se faire en passant devant l’autel de l’église où est exposé le Saint Sacrement. C’est peut-être là ce qu’il y a de plus original dans son approche. Son engagement social, politique, économique, culturel, voire religieux et ecclésial trouve son origine et puise sa force dans celui qu’il appelle le Sacré-Cœur. L’union à lui se réalise et s’exprime par l’adoration réparatrice du Saint Sacrement. « Il faut y tenir fermement. C’est notre audience royale de chaque jour. C’est notre vocation », nous rappelle le Père Dehon dans ses Souvenirs.

En présentant en 1882 le but de sa Congrégation, le Père Dehon souligne : « On le voit donc, la dévotion au Sacré-Cœur et la vie de réparation, c’est là tout notre but. C’est par là que nous entrons dans le double courant de grâce qui porte de plus en plus les âmes vers le Sacré-Cœur et vers la réparation. » Et il termine sa présentation par cette recommandation : « A la vie toute extérieure et agitée du siècle, au désir immodéré de se produire et de paraître, opposer les études sérieuses de la science sacrée et la vie intérieure qui puise son modèle dans le Cœur Sacré de Jésus et dans ses vertus cachées, surtout au Très Saint Sacrement. Telle est la réparation sacerdotale que l’Institut se propose d’offrir au Sacré-Cœur. »

Le Mémoire présenté au Saint-Siège le 2 août 1887 en vue de l’approbation de l’Institut des prêtres de la Société du Cœur de Jésus rappelle : « Ces prêtres vivent en communauté dans une maison consacrée à l’adoration du Très Saint Sacrement exposé, – ils donnent des missions et des retraites dans le diocèse de Soissons et dans d’autres diocèses ; – de retour à leur résidence, ils s’appliquent à la prière et à l’étude et ajoutent aux exercices communs une heure d’adoration devant le Très Saint Sacrement. »

Toute la pastorale et l’engagement sociétal dehoniens se comprennent à partir de la dévotion au Sacré-Cœur qui en est la source et le sommet. En effet le Côté ouvert et le Cœur transpercé du Sauveur sont pour le Père Dehon et ses religieux l’expression la plus évocatrice de cet amour dont ils expérimentent la présence active dans leur propre vie et dans le monde (cf. Règle de Vie, n.3).

L’adoration réparatrice nous unit à ce Cœur de Jésus, qui n’est autre que « le Verbe incarné en tant qu’il est revêtu de ces « entrailles de miséricorde, dans lesquelles il nous a visités » (Lc 1, 78) » pour instaurer au milieu de nous son Règne, « un règne de vie et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne de justice, d’amour et de paix » (Préface de la solennité « Christ roi de l’univers »).

Il est aussi celui qui nous adresse cette invitation : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi, je vous soulagerai. Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes. Oui, mon joug est aisé et mon fardeau léger. » (Mt 11, 28-30)

Nous retrouvons ainsi auprès du Sacré-Cœur tous ceux que nous avons laissés en commençant l’adoration eucharistique. S’il nous a été demandé de faire le vide jusqu’à faire taire la prière de demande, ce n’était pas pour nous éloigner de ceux qui peinent, mais pour les retrouver dans le Cœur de Jésus, le pain rompu qui restaure l’homme et qui ouvre son Royaume, à tous ceux qui ont faim, selon les termes du cantique d’ouverture.

 

… en attente active du Règne du Sacré-Cœur dans les âmes et dans la société

L’adoration eucharistique se termine par la bénédiction du Saint Sacrement et un cantique à la Vierge Marie.

Après avoir passé le temps d’adoration en union avec ce Cœur qui a tant aimé le monde, nous nous laissons bénir par lui. Cette bénédiction du Saint Sacrement présente pour toute la communauté un bien, elle nous soutient et nous encourage dans notre vie religieuse dehonienne. Mais elle nous redit aussi le sens du bien pour ne pas le confondre avec ce que trop vite nous pourrions penser être le bien pour nous et pour les autres. La bénédiction du Saint Sacrement à la fin de l’adoration nous fait entrevoir cette toile de fond divine qui nous fait tout comprendre dans la miséricorde divine ; elle est à la fois encouragement et nouvel envoi. Encouragement d’abord : le Seigneur qui a revêtu pour nous les entrailles de miséricorde nous montre sa bienveillance et ne nous laisse pas sans sa grâce et son appui ; nouvelle mission, ensuite : nous sommes à nouveau envoyés pour annoncer celui qui est mort et ressuscité pour la paix du monde.

Pour témoigner auprès du monde de ce réalité nouvelle, il faut avoir un sacré cœur, semblable au Sacré-Cœur de Jésus. Trop souvent, la religion, la foi et même Dieu n’ont plus de place dans l’espace publique qui tend à influencer et à diriger de plus en plus les sphères privées ainsi que le sens qu’il faut donner à la dignité de la personne humaine. Surtout en Europe, une pensée politique indifférente, voire hostile à toute religion prend le dessus en feignant des attitudes de tolérance et d’impartialité. Cette idéologie issue de la modernité fut jadis critiquée par le Père Dehon, elle l’est aussi de nos jours par différents courants philosophiques, juridiques ou politiques qui entrevoient de nouvelles approches pour mieux articuler le bien commun et le respect de la différence d’opinion. Dans ce contexte, on se réjouit de trouver des juristes se référant aux encycliques sociales de l’Eglise ainsi qu’aux développements des derniers papes sur les notions de mission et d’évangélisation : une approche religieuse ne leur semblent pas nécessairement plus intolérante qu’une approche laïque. Devant le COMECE, le pape François vient de rappeler, le 28 octobre 2017 : « Une Europe qui n’a plus la capacité de s’ouvrir à la dimension transcendante de la vie est une Europe qui lentement risque de perdre son âme, ainsi que cet « esprit humaniste » qu’elle aime et défend cependant. Précisément à partir de la nécessité d’une ouverture au transcendant, je veux affirmer la centralité de la personne humaine, qui se trouve autrement à la merci des modes et des pouvoirs du moment. Je désire donc renouveler la disponibilité du Saint Siège et de l’Église catholique pour entretenir un dialogue profitable, ouvert et transparent avec les institutions de l’Union Européenne. (…) De même, je suis convaincu qu’une Europe capable de mettre à profit ses propres racines religieuses, sachant en recueillir la richesse et les potentialités, peut être plus facilement immunisée contre les nombreux extrémismes qui déferlent dans le monde d’aujourd’hui, et aussi contre le grand vide d’idées auquel nous assistons en Occident, parce que « c’est l’oubli de Dieu, et non pas sa glorification, qui engendre la violence » (Benoît XVI, Discours aux membres du Corps Diplomatique, 7/1/2013). »

Il est donc nécessaire de « sortir des sacristies » pour redire l’importance de l’apport de la foi pour le monde et la paix aujourd’hui. Mais, comme nous l’a appris le Père Dehon, la sortie doit se faire par le chœur de l’église où est exposé le Saint Sacrement. C’est là que nous rencontrons le Christ, pain rompu pour le monde, c’est là que nous pouvons nous unir à lui pour revêtir comme lui « ces entrailles de miséricorde » qui nous interpellent à œuvrer davantage encore pour son Règne dans les sociétés et dans les âmes.  

Ce dernier point n’est pas à négliger. Car même si de nos jours il nous est demandé au religieux un engagement sociétal plus prononcé, il ne faut pas oublier la dimension toute personnelle des rencontres pastorales. Dans une Chronique de sa revue Le Règne du Cœur de Jésus dans les âmes et dans les sociétés, le Père Dehon a publié l’homélie d’un Prêtre du Sacré-Cœur, prononcée à l’occasion de son installation comme curé à Tunis. Le fondateur des Prêtres du Sacré-Cœur l’approuve lorsqu’il souligne : « Mais, je ne viens pas seulement pour instruire, je viens aussi pour consoler, pour encourager, pour aimer et bénir. Le prêtre, en effet, n’est pas seulement docteur de la vérité, il est aussi pasteur, il est père, et à ce titre il vous doit son affection, ses services, son dévouement. Son cœur doit renfermer des trésors de tendresse et de charité pour les répandre autour de lui. Il doit pleurer avec ceux qui pleurent, se réjouir avec ceux qui sont dans la joie. » 

C’est cette vision du religieux-prêtre que nourrit l’adoration eucharistique demandée par le Père Dehon à ses Prêtres du Sacré-Cœur.

Pour terminer le rendez-vous avec le Sacré-Cœur que l’adoration réparatrice nous a permis, notre communauté entonne un cantique en l’honneur de la Vierge Marie, en nous rappelant que c’est elle qui a prononcé l’« Ecce ancilla » au moment où le Verbe éternel nous a communiqué son « Ecce venio ». C’est à nous, dehoniens, de nous faire nôtre, à l’exemple de Marie, la vérité de ces expressions si souvent commentées par notre Fondateur, en vue de vivre de plus en plus le « Sint unum » célébré et réalisé par l’adoration réparatrice pour l’instauration du Règne du Sacré-Cœur dans les âmes et dans les sociétés.

 

Jean-Jacques Flammang SCJ

 

 

Article paru dans la revue DEHONIANA. L'adorazione Eucaristica oggi, Anno XV, 2017, pp. 32-42.

 

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